La somme de toutes nos peurs
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Médecin-chirurgien
le Ven 21 Sep - 12:33
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Mains derrière la tête, pieds écartés et dépassant du cadre du lit, Anna contemplait le plafond. En dépit de la pénombre ambiante, elle pouvait suivre à la perfection les craquelures de l’enduit. Pendant un moment, elle y avait imaginé des formes, des visages et des scènes de vie. Certains avaient gagné en précision avec le temps au point qu’elle pouvait les retracer les yeux fermés. D’autres plus présents et vivaces encore dans son esprit avaient réclamé qu’elle les dessine et les recopie. Pour l’heure, la Brahmane ne voyait rien de tout cela. Ses pensées étaient entièrement dirigées vers les événements de la soirée. Elle sentait progressivement les effets de l’alcool la quitter et lui rendre une lucidité douloureuse. Anna ne comptait plus le nombre de fois où elle avait soupiré de dépit en fermant les yeux. Les souvenirs l’assaillaient, impitoyables, et elle retraçait chaque détail des événements en évaluant les possibilités qui s’étaient offertes à elle. Chaque fois, elle regrettait la décision première qui l’avait poussée à accompagner Nikolaï. Et, par moment, elle en venait même à déplorer la rencontre plus matinale avec Alexandre. Ce dernier occupait de manière bien trop présente ses pensées. Il fallait qu’elle lui parle. La chirurgienne n’oubliait pas les paroles d’Oksana, pas plus que les attentions de Stena. S’ils n’avaient pratiquement pas échangé de mots, elle interprétait désormais avec une lucidité nouvelle chacune des attentions du lieutenant à son égard.

Dans un sursaut, la jeune femme avait relevé ses jambes puis son buste et pivoté dans un même mouvement pour s’assoir au bord du lit. Dans l’exercice, elle avait poussé un grognement, tant pour la léthargie qui avait gagné son corps endolori que pour ses pensées qui ne voulaient la laisser tranquille. Penchée en avant, les coudes posés sur les genoux, elle fermait les yeux pour ne pas contempler le sol immaculé de sa chambre. Pour l’heure, chaque détail que son regard accrochait restait cruellement imprimé sur sa rétine et son esprit. Mémoire eidétique, avait-on diagnostiqué, formidable et extraordinaire capacité. Malédiction et sources d’insomnie, décréta la jeune femme dans un élan de pur sarcasme. L’essentiel de son talent reposait dans ses process neuronaux mais cela ne l’épargnait pas d’en subir de douloureuses contreparties. L’espace d’un instant Anna se sentit sur le point de fondre en larmes. Elle se leva aussitôt et fit les cents pas dans la pièce exiguë. Une boule douloureuse s’était formée dans sa gorge. Le sentiment d’impuissance était omniprésent. D’un geste énervé, elle balaya les croquis qui encombraient la surface de son bureau. Parmi les études anatomiques s’envolèrent des esquisses plus éloquentes, preuves tangibles de la source de ses tourments. Ces derniers jours, elle n’avait cessé de retracer tant en souvenirs que sur le papier les courbes athlétiques de son amant, obnubilée par le jeu des muscles sous la peau. Mais pour chaque esquisse, elle avait pris soin de ne pas détailler le visage et d’éviter soigneusement d’en représenter le regard.

Pivotant vivement sur les talons, elle se mit à étudier la porte d’entrée. Elle était tentée d’en saisir la poignée et de laisser l’appartement derrière elle pour foncer en direction de l’unique personne qu’elle pouvait voir sans craindre le moindre jugement. Malheureusement, l’idée qu’Irina puisse deviner aussitôt de quoi il en retournait lui tiraillait plus encore les tripes. La mécanicienne la connaissait trop bien et ne pourrait fermer les yeux sur son état. Elle lui soutirerait toutes les informations nécessaires et se mettrait aussitôt en tête de remédier à ses tourments. Seulement les décisions de la jeune femme n’étaient pas toujours les plus pertinentes. Dans le lot, quelques hommes risqueraient d’en prendre pour leur grade. Alors la Brahmane s’arracha à l’observation de la porte et se retourna avant de se pencher sur le bureau et d’y appuyer les deux mains. Ses yeux s’arrêtèrent sur les croquis qui entouraient le bureau et formaient une auréole autour de celui-ci. Elle fit le tour du meuble en poussant quelques feuilles du pied puis sortit de son tiroir une planche et son matériel de dessin. L’instant suivant, elle se penchait sur un nouvel ouvrage, fouillant déjà dans ses souvenirs pour en ressortir des études anatomiques oculaires.

Le dos enfoncé dans son fauteuil, Anna observait ses planches anatomiques. Hormis l’index qui tapait à intervalle régulier sur la surface polie du bureau, elle était parfaitement immobile. Même ses yeux ne clignaient pratiquement plus, braqués sur le résultat de ses dessins. Devant elle s’étendait un triptyque d’études anatomiques de l’œil sous divers plans et séquences. Elle abaissa les paupières sur le plus récent et gronda doucement. S’il y avait eu de la couleur, l’iris aurait pris les teintes si particulières de l’ambre baltique, nuance beaucoup trop familière à son goût. Anna inspira profondément en se forçant à soutenir le regard crayonné. Elle ferma ensuite les yeux et s’imprima de la vision en la superposant à celles, plus vivaces encore, du regard du Ksatriya qui occupait ses pensées. Au terme de plusieurs secondes qui lui parurent durer trop longtemps, elle rouvrit les yeux et les braqua sur la petite horloge qui trônait sur le coin de son bureau. Elle avait passé la nuit à dessiner, le sommeil refusant de lui accorder la moindre trêve dans la bataille mnésique qui se déroulait sous l’épiderme de son crâne. Nouvelle inspiration puis elle se frotta les paupières. Elle grimaça en sentant les prémices d’une migraine et se leva lentement en faisant traîner le fauteuil sous elle. Anna s’appuya lourdement au bureau, le corps complètement engourdi puis elle avisa ce qui lui servait de bouilloire et se mit en tête de se faire du thé. A la décoction qu’elle avait ramené de son voyage du côté de V.A.R. elle ajouta une pincée d’opiacées qu’on trouvait dans les souterrains moscovites. D’ordinaire, la jeune femme rechignait à les utiliser mais pour l’heure elle n’était plus en état de s’en passer. Il ne s’agissait pas d’enrayer ses capacités cognitives mais plutôt d’endiguer sa production émotionnelle en prévision des événements à venir.

Les émotions sont faiblesses. Mal contrôlées, elles finiront par vous trahir. Toujours.

Il restait encore quelques heures avant que la fourmilière grouillante des heures de pointe ne se forme. Pour l’instant, les couloirs étaient déserts à l’exception de traînard aux relents d’alcool, d’oiseaux de nuit désertés par le sommeil ou d’êtres trop matinaux pour se mêler au reste de la population. Anna hésitait quant à la catégorie dans laquelle se ranger. Elle passa une main sur ses yeux qu’elle frotta du bout des doigts en continuant d’avancer puis sur son front et enfin dans ses cheveux. Toujours plus indisciplinés, ils s’envolaient en boucles furieuses sur son front et ses tempes. Trop longs, ils étaient trop long et ne tarderait pas le moment où dans un éclair agacé, des ciseaux viendraient se charger de leur sort. La Brahmane retint un énième soupir et rabattit sa capuche sur son visage. Elle enfonça ensuite les mains dans les poches du sweat dans lequel elle nageait. Ce dernier appartenait à la source de ses ennuis. Elle profitait de l’occasion de le retrouver pour le lui rendre. Alexandre lui devait également un vêtement mais, quoiqu’elle ait pu en laisser paraître sur l’instant, elle ne tenait plus vraiment à ce qu’il s’acquitte de sa dette. La pensée lui tira néanmoins un sourire qui creusa une ride inhabituelle tant ses traits lui semblaient figés.

Miraculeusement, la chirurgienne n’avait croisé personne dans son aventure parmi les quartiers militaires. Elle avait bien saisi quelques bruits de pas ou l’écho de conversation mais avait réussi sans mal à éviter d’être repérée. Elle se trouvait donc devant la porte du Lieutenant du bastion Vympel à une heure beaucoup trop matinale pour tout être normalement constitué. Elle ne doutait pourtant pas un instant que le jeune homme, à son instar, n’était plus en mesure d’embrasser Morphée. Et si les insomnies étaient régulières chez la chirurgienne, elle n’avait pas connaissance qu’il en fut de même pour le Ksatriya. Depuis son retour de mission, en revanche, il souffrait de cette désertion nocturne. Elle rentrait même très probablement dans les raisons qui l’avait poussé à se jeter dans les bras de la Brahmane ; non que celle-ci n’y ait consenti, évidemment. Une main posée sur la porte, elle ferma les yeux, chassa une partie de ses pensées et rassembla toute la détermination dont elle était capable. Les narcotiques avaient entamé depuis un moment leur devoir dans son organisme. Les yeux résolument fermés, elle gratta à la porte plus qu’elle ne toqua. Anna laissa filer une vingtaine de secondes avant de réitérer l’expérience. La main toujours posée sur la porte, elle se figea en devinant des bruits derrière celle-ci. Un instant plus tard, les mécaniques s’enclenchaient et la porte s’ouvrait.

Se faufilant souplement dans l’entrebâillement, la jeune femme se retrouva presque collée au corps de son amant. Sans marquer d’hésitation, elle leva une main en direction de son visage, prête à envelopper mâchoire et nuque dans une invitation. Dans le même mouvement, elle se hissait sur la pointe des pieds et glissait son autre main sur la hanche du Ksatriya. Elle l’embrassa alors, calculant les secondes qui s’égrenaient et le soulagement qu’elle trouvait dans le geste. Deux battements de cœur plus tard, elle se détachait de lui, laissant glisser sa main le long de son cou puis de son torse alors qu’elle reposait les talons au sol. Puis avant que le jeune homme n’essaie de la retenir, elle l’esquivait et passait à côté de lui, avançant de quelques pas de manière à l’obliger à se retourner. Elle croisa alors les bras sur sa poitrine et lui jeta un regard douloureux. Alexandre souffrait tout autant qu’elle de l’absence de repos et il n’y avait rien qu’elle puisse faire ou dire pour tenter de soulager le désarroi qu’elle devinait au fond de sa rétine.

- Je suis désolée, Stena. Je regrette ce qui s’est passé hier soir. Je n’aurais jamais dû accepter l’invitation de Nikolaï, ni même l’emmener dans cet endroit. Je n’avais pas idée des conséquences. Je suis sincèrement désolée.

Elle s’était exprimée d’une traite et d’une voix plus forte qu’elle ne l’aurait voulu, cherchant à devancer les possibles réactions du Ksatriya.



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le Sam 22 Sep - 13:48

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La force de la gravité, écrasante, le faisait chuter à l’infini en lui coupant le souffle. Apnée, éréthisme cardiaque, la machine du corps abîmé et le rythme circadien en dent de scie, Alexandre somnolait tout en restant conscient, entre deux réalités. Il savait qu’il dormait tout comme il sut que Raj s’en allait, que Daniil était à côté, assommé lui aussi. Que la vitesse l’effondrement s’accélérait jusqu’au creux de l’estomac. Peut-être venait-il de donner un coup de pied à son voisin. Le micro-réveil le fit se retourner. Un voile noir devant les yeux, derrière les paupières. Le néant. Songe lucide. Ils sont dans la salle obscure, la fosse cosmique des hommes-loups aux gueules pleines de dents et à l’haleine d’hémoglobine. Le prisme synesthésique du kombat-médic, les couleurs violentes d’un spectre impossible. Tout est possible en rêve. Il envoie un coup de botte à la carcasse fumante du thérianthrope et se redresse sans attendre, tire à 16h, laissant à Marko le temps de réagir. D’une main ferme posée sur l’avant-bras, Yuriy lui fait abaisser le fusil et secoue tristement la tête. Ils sont tous morts, il est trop tard. Le blond robuste n’est plus, c’est la créature élongée, aux membres disproportionnés qui le tient, sans exercer de force, car c’est par les ondes et les fréquences qu’elle le paralyse. Il crie, la bouche grande ouverte, dans le vide sans phonon et se réveille.
Chut.
Dania ?
Oui, rendors-toi, je m’en vais
.
Un vertige violent, une nouvelle accélération sans qu’il ne bouge seulement du lit. Un sursaut et un autre encore. La chaleur, l’ivresse de l’insomnie. L’énervement. Je vais te butter, assène-t-il au sergent-sombre, chimère onirique surréaliste. Anna élève un bras contre sa volonté, elle essaie de résister mais son corps ne lui appartient plus. Il exulte de rage jusqu’à l’implosion de chacune de ses cellules, morcelé dans la colère, l’impuissance et la fureur. Il n’est plus en contrôle et peut se laisser aller au désespoir et à la haine. Il sait qu’il dort, que ce n’est qu’un rêve. Parce qu’il se réveille encore. Le voile noir, l’écrasement cardiaque et l’endormissement vertigineux. Il sombre à nouveau.

*

Fébrile, il ouvrit les yeux et expira profondément. La lumière du couloir filtrait sous la porte. Devinant l’heure au mal de crâne carabiné qui le gagnait, il se redressa lentement. Les couvertures étaient rabattues, la flaque au sol avait séché. Un grognement, des craquements articulaires. Le lit solide ne branla pas lorsqu’il se releva, lourd et pataud. Le trajet au lavabo fut douloureux car ses muscles étaient engourdis, roides et endoloris. Son métabolisme réclamait douze heures de sommeil supplémentaires et il devrait se recoucher pour les 7h de quartiers libres qui lui restaient. Il ne voulait plus rêver. Peut-être ira-t-il jusqu’à accepter de boire un thé anxiolytique, et anesthésier sans exception toutes les strates de son inconscient. Un coma blanc. Anna était en colère, foutrement en colère, se souvint-il, foireux. Avait-il eu seulement le choix ? La veille il ne s’appartenait pas, la veille il était Stena comme la majorité du temps. Ce n’était que très récemment, qu’il découvrait Sanya. Alex, comme l’avait appelé le colporteur. L’empire avait survécu avec l’américanisme latent de la société russe, qui du reste ne valait pas mieux. Stena tenait ses hommes et ne pouvait laisser Jdanov les narguer impunément. Il s’en était pris à son autorité, à son jugement et à ses prérogatives de commandement. Le sergent avait eu ce qu’il était venu chercher et le lieutenant devait ranger l’incident. Un incident de routine relationnelle concernant un évènement exceptionnel. Opaque et classifié, entouré d’une aura d’effroyable et de mystère.

Il vidangea et se rafraichit avant de balancer les serviettes éponges et les draps de la semaine dans le panier de la blanchisserie. Les bleusailles étaient en charge des corvées selon une organisation de segments calendaires cryptiques, de sorte à empêcher les mauvaises blagues et les sabotages. La caste militaire de Polis avait réinventé la Blockchain dans le monde analogique. Il enfila un caleçon propre, refit son lit au carré en dépit de l’intention d’y retourner sur le champ. Les automatismes disciplinaires étaient d’autant plus tenaces en mode économique. Alexandre s’économisait, trop sonné pour réfléchir, suffisamment ensuqué pour pouvoir se rendormir. Les griffes des cynanthropes sur les dalles de granites, fouaillant dans l’épaisse couche de nécromasse. La luisance des carcasses de chitines. Il secoua la tête et se retourna vivement. Quelqu’un grattait à sa porte. Demain, Stena, avait-elle promis, excédée. Il se coula jusqu’à l’entrée, ses roulements d’automates soudain huilés, et tout alla très vite. Avant qu’il n’ait réalisé avoir refermé la porte, il humait déjà à plein poumons l’odeur du cuir chevelu de jais, poussant du visage contre la main fine qui tentait de profiler sa mâchoire serrée. Ses lèvres suivirent fiévreusement la ligne du nez délicat, jusqu’à rebondir sur la bouche de l’amante et s’y sceller. Sans l’écraser ni la tenir en coercition par la presse de ses bras, il explora la cambrure de sa taille en une longue caresse ascendante, jusqu’à l’enlacer quelques secondes, approfondissant leur baiser, toujours en mouvement. Ses mains se raffermirent un instant sous la poitrine de la jeune femme, faisant quasiment le tour des côtes, et coulissèrent à nouveau le long de ses dorsaux, paumes appuyées jusqu’aux creux des reins. La main fraiche sur sa hanche, la pression faible et exploratrice, qu’elle n’osait peut-être accentuer le fit instinctivement plaquer le bassin contre elle en un lent coup de reins remontant. Une manière de lui dire bonjour.

Mais elle sortit de l’étreinte et le dépassa, féline harassée de caresses. Ramassé en avant, les yeux mis clos et aveugle au-devant, lèvre inferieure luisante de l’échange, il mit un temps à retrouver sa solitude. Enfin il se redressa, déployé de toute sa stature et se retourna pour lui faire face. L’héliodore voilée jeta sa lumière floue sur le bleu polaire matinal, à son tour semblable à quelques grands félin alangui. Il se frotta machinalement la mâchoire avant de croiser les bras, l’air massif et imposant lorsqu’il luttait surtout pour garder l’équilibre et un semblant d'aplomb. Tout en lui désirait s’allonger. Il la regarda droit dans les yeux, stoïque et illisible, en dépit de la roideur spectaculaire de l’éros incontrôlé.  
Les propos de la brahmane s’acheminèrent à sa cervelle avec latence. Il secoua lentement la tête, confus, comme s’il cherchait à l’interrompre à rebours.

Un bruit de bouche humide, un soupir féroce. « Non, » hésita-t-il enfin, d’un timbre de voix plus enrayé que les draisines de la Hanse. Il renifla bruyamment et se rapprocha d’elle en laissant retomber ses bras le long du corps, gourd et machinique, son enveloppe de golem colossal à nouveau durcie. Un raclement de gorge embarrassé plus tard et il parvint à émettre le fond de sa pensée. « Jdanov savait qu’on serait là, mes gars et moi. La cérémonie d’hier. Il… » Il perdit un grognement et recroisa les bras, comme s’il se retrouvait soudain sous l’emprise du froid. Comment ne pas la vexer, comment ne pas donner l’impression d’insinuer quelque chose qu’il préférait laisser de côté. Que le sergent avait bel et bien eu l’intention de faire d’une bière trois coups. Anna, provoquer Vympel, le provoquer lui-même pour en savoir plus sur la mission, et le discréditer aux yeux de la chirurgienne en le forçant à une démonstration de primate alpha. « Je n’avais pas le choix, Anna, devant les gars. Je ne pouvais pas laisser passer sa tentative de diffamation. Ce qui peut nous paraitre grossier, à toi, à moi, ne l’est pas forcément aux yeux de tous les soldats. » Il tira une moue bêcheuse, de travers, fronça le nez en regardant sur le côté, puis afficha une mimique animale agacée. « Et… Je… Tu fais ce que tu veux, j'me permettrais pas de… Mais… Il m’a cherché à ton sujet et… J’n'ai pas réfléchi.» Il releva le menton, l’air contrarié, et la fixa penaudement. Car ce n’était pas tout à fait ce qui s’était passé.

La possessivité l'avait investi entièrement, corps et âme, viscéralement. Nikolaï n’avait pas eu à creuser bien loin pour déclencher la suite d’évènements fâcheux. De fait, Alexandre aurait pu choisir de l’ignorer royalement, non pas renchérir en fourbe et  franchement tisonner les sentiments du sergent, provoquant sa réaction primale. Ridiculement patriarcale. Mais il ne pouvait pas regretter la satisfaction éprouvée, la frustration envolée du simple fait de l’avoir discipliné. Un faux pas irréversible de la part de son imbittable rival, et il put lui faire légitimement payer ses comportements inacceptables.
Et ce faisant, à son insu, les coordonnées de sa psyché s'étaient dévoilées à l’arpenteur des rêves.
« J’suis désolé que t’aies dû assister à ça. Ce n’est pas ce que je veux te montrer de moi, » déclara-t-il alors d’une traite, avec assurance et sincérité cette fois. Un sourire rayonna l’espace d’un instant sur sa figure contrite, élan d’autodérision autant que d’affection soudaine pour son amante. Il se retint toutefois d’aller vers elle, flairant les émanations de fierté et d’indépendance de la féline.
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le Lun 8 Oct - 15:31
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Non.

Une seule syllabe qui prenait la forme d’une injonction et invoquait d’autres souvenirs. La chirurgienne avait d’abord détourné le regard, légèrement gênée par les réminiscences d’un autre temps. Rupture et refus, la fin d’une amitié chaotique. Puis comme elle croisait et décroisait les bras sur sa poitrine, elle relevait le regard, paupières mi-closes, vers son amant droit et austère dans sa quasi-nudité. Soldat d’airain et émissaire de l’éros, elle le contemplait une seconde avant de laisser filtrer un timide sourire en coin. A mesure qu’elle luttait pour ne pas succomber au magnétisme du ksatriya, elle réalisait qu’elle n’avait jamais été réellement libre de celui-ci. En dépit du dédain qu’elle affichait pour son succès apparent auprès de la gente féminine, elle avait toujours gravité autour du soldat, tantôt amie, tantôt rivale mais jamais totalement indépendante de cette aura qui, aujourd’hui, parvenait à la détourner de ses motivations initiales. Son sourire vacilla, passant une main dans ses cheveux, elle fermait les yeux une seconde et chassait les derniers vestiges de l’éros.

- Je ne sais pas, reconnut-elle à contrecœur.

Les hypothèses d’Alexandre faisaient évidemment sens. Une part de la Brahmane refusait cependant d’accepter pareille stratégie de la part du sergent-éclaireur. En dépit des lourdeurs de ce dernier, Nikolaï était un ami avec lequel elle appréciait passer du temps. Il avait le mérite de savoir lui changer les idées, n’hésitant pas à lui raconter autant les déboires rencontrés au sein de sa caste que de ses découvertes lors des explorations souterraines. Remarquable orateur, il avait ce don si particulier de l’inviter au rêve. A travers ses récits, elle voyageait et renversait les limites imposées par sa condition. Alors lorsqu’elle avait quitté Polis pour lutter contre l’épidémie de grippe au nord, elle s’était enfin sentie en mesure de suivre une part de ses rêves.

Mais à son retour, privée de repère, elle avait dû replonger dans un quotidien désormais trop lointain, tout en acceptant le changement opéré auprès de ses proches. Ainsi, quand elle avait retrouvé Nikolaï, elle avait voulu, dans un élan nostalgique, partager avec lui une part de ses souvenirs et, surtout, renouer avec d’anciennes habitudes. Comme elle décortiquait ses états d’âme, Anna fut obligée de reconnaître la pertinence des propos du ksatriya. Nikolaï était effectivement en mesure d’élaborer de tels plans. D’un revers de la main, elle s’essuya le nez tout en détournant le regard. Il n’était jamais agréable de reconnaître ses erreurs.

- Je l’ai croisé hier matin alors qu’on venait juste de…

D’un soupir, elle marqua une pause et jeta un regard en biais au soldat. Haussant les épaules, amusée de la réaction qu’elle lut chez ce dernier, elle poursuivit sur un ton égal.

- On ne s’était pas revu depuis mon départ pour V.A.R., il semblait vraiment heureux de me revoir. Je savais que tu serais avec tes gars ce soir-là et j’avais envie, moi aussi, de me changer les idées…mais j’ai rien vu venir, j’aurais dû m’en douter, refuser ou reporter l’invitation.

Reniflant légèrement, la jeune femme se redressa tout en présentant son profil de trois-quarts. Alexandre se trouvait ainsi à la périphérie de sa vision et elle échappait à l’éclat acéré de son regard. Elle se sentait en partie responsable de l’accident de la veille, au moins pour ne l’avoir vu venir et empêché. Le lieutenant de Vympel avait agi d’instinct, protégeant à la fois son orgueil et celui de ses hommes. C’était elle qu’elle blâmait de n’avoir su anticiper l’appel de l’airain. Cette fois-ci, elle avait été l’objet d’une lutte d’influence rapidement avortée mais elle savait pertinemment à quoi elle s’exposait en se liant au ksatriya. Elle devenait un moyen de l’atteindre tout en remettant une partie de sa propre indépendance dans les mains d’Alexandre. Tous deux devaient avoir conscience des enjeux auxquels ils devaient se soumettre.

- J’pense pas qu’on n’ait vraiment besoin de revenir sur l’incident Nikolaï de toute façon. On sait juste que ça ne doit pas se reproduire et c’est pour ça que je voulais discuter avec toi dès que possible.

La chirurgienne n’oubliait certainement pas les conseils d’Oksana. La tentative de la veille avait été avortée dans un chaos charnel contre lequel elle n’avait pas réellement cherché à lutter. Emportée dans un élan aussi inconscient qu’exaltant, elle avait voulu croire encore l’espace d’un instant que ses actes resteraient sans conséquence. La tension, la conscience d’être passée tout près d’une nouvelle catastrophe et la privation de sommeil avaient eu raison cependant de ses dernières hésitations. Ils devaient parler. La pensée s’ancrait et elle baissait le regard sur ses mains qu’elle avait enfoncées dans les poches de sa veste. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises. Fatigue et narcotiques l’empêchaient d’accommoder correctement. Poussant un râle de frustration, elle rejeta d’un coup la tête en arrière et se massa l’intérieur des yeux et l’arête du nez.

- T’es pas l’seul que cette histoire empêche réellement de dormir même si c’est pas tout à fait pour les mêmes raisons, un sourire amer étira ses lèvres tandis qu’elle se ménageait une pause, du moins j’peux pas continuer comme ça, Stena.

Elle avait tourné la tête du côté du soldat et plongé son regard dans le sien. Les traits tirés, en proie à une lutte interne, elle peinait à trouver les mots pour s’exprimer. Il lui semblait avoir répété pourtant une bonne centaine de fois les paroles qu’elle lui destinait, imaginant la discussion en détails. Par les multiples attentions dérobées à chaque instant où ils se croyaient discrets, par les rencontres qu’ils avaient réussi à arranger, ils s’étaient liés au-delà d’un simple égarement un soir dans la chambre du soldat. A aucun moment elle n’avait eu envie de lutter contre l’attraction, indéniable, qu’il jouait sur elle. En revanche, elle peinait à identifier et reconnaître les sentiments qu’elle ressentait à son égard. Une raison, sans aucun doute, pour laquelle elle avait repoussé ainsi la discussion. La jeune femme s’accrocha au souvenir du regard d’Oksana et mit fin au supplice de son amant.

- On ne leurre personne avec notre histoire. La moitié de tes hommes le savaient déjà, le reste l’a deviné hier soir. On peut espérer que les personnes actuellement au courant sont relativement bienveillantes mais ça ne durera pas. Ce serait trop naïf de croire que certains ne l’utiliseront pas à leur avantage. Faut qu’on en ait conscience.

Lèvres entrouvertes, Anna prit une longue inspiration, le regard toujours rivé dans celui d’Alexandre.

- J’suis prête à composer avec, lâcha-t-elle enfin sur le ton de l’aveu puis elle enchaîna rapidement avec un sourire mauvais, même si mon frère a désormais une bonne raison de vouloir te faire la peau.



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le Mer 10 Oct - 12:24

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Le désir vestigial, ancien, qui toujours irradiait en présence d’Anna, diffusait sa chaleur et réveillait ses membres engourdis en dépit de l’épuisement, et de la volonté de sérieux affichée en vis-à-vis. Il respectait la distance, l’encourageait dans son expression en s’abstenant de troubler sa réflexion et retenait l’hormè, l’impulsion de l’enfermer dans une prison de chair. Semyon s’y connaissait en ascétisme pré-platonicien, masochiste, et lui en avait mis plein la tête. Le lieutenant faisait momentanément preuve d’une sacrée mesure, dans le brouillard mental et le réveil de sens, ayant déjà oublié le propos qu’il venait tout juste de servir à la brahmane. Car il craignait de voir venir la séparation, flairant la peur et la déception, mais il n’avait pas tort, hormis sur la destination.

Nikolaï. Il n’avait plus le luxe d’ignorer l’amitié qui l’avait lié à Anna. Non, l’amitié entre homme et femme n’existait pas, cela, il le savait, viscéralement. Le sergent avait attendu son tour, patiemment, et son tour n’était pas venu. Anna était terre de conquête sous le fer des désirs masculins et il avait grandi en se forçant à agir en conquérant. Pourtant, la tonalité fondamentale qui l’animait était en dissonance avec l’ordre du monde, l’ordre cosmique des patriarches de l’église orthodoxe et de toutes les idéologies dominantes recueillies dans les livres de la bibliothèque Lénine. L’ordre du monde lui paraissait indéfendable et injustifiable, et nulle casuistique n’était venue à bout de cette puissante et dérangeante expérience.

Vestale aux réminiscences de feu sacré que les guerriers de Mars n’avaient pu entièrement domestiquer, il percevait depuis toujours la sauvagerie contenue en elle, le désir incarcéré qui s’était enfin déchainé contre lui. Le remettre sous cloche, prisonnier d’un foyer. Hors de question : il avait tant à apprendre d’Anna. Un air de satisfaction féroce aiguisa son sourire à la mention de la rencontre matinale, et cette maigre victoire lui permit de souffrir le restant du récit. Comment pouvait-elle faire preuve de tant de naïveté, songea-t-il au comble de la perspicacité, n’étant pas concerné. Le sergent était un opportuniste, mais un opportuniste amoureux et son comportement lui crevait les yeux. Il se rapprocha d’elle en ouvrant les bras, l’intention d’ajouter son grain de cynisme, mais garda le silence et les recroisa, non sans s’être au passage pincé l’aile du nez, machinique, son poing masquant le rictus de dératé qui refusait de s’estomper. La suite le calma bien rapidement toutefois, achevant de le refroidir. Dormir, en effet, il le faudrait, commenta-t-il mentalement, s’apprêtant à lui demander si elle aussi, avait rêvé de Jdanov.

Mais alors les mots terribles tombèrent, avec leur pouvoir incantatoire annihilant, et il n’en fit rien. Il faut qu’on parle et ses déclinaisons, formule magique de destruction massive préapocalyptique. Je ne peux pas continuer comme ça. Sanya. Un gong métallique à l’arrière du crâne, libérant un torrent de catécholamines et de neurohormones imbitables. Etat de sidération et de déni, l’espace d’une seconde qui lui paru durer une putain d’éternité. « Attends, » coassa-t-il en décroisant les bras une nouvelle fois, pour aussitôt interrompre son élan et se passer la main sur la figure. Non, elle ne s’en tirerait pas ainsi. Il préparait déjà l’argumentation de la défense, se déployant de toute sa stature et délassant son entière musculature, arraisonnant sans logos, pour la détromper et la retenir à force de sensualité.
Où voulait-elle en venir ? Supplice d’Ixion et de Tantale, écartelé dans le tournis, le fruit du désir insaisissable, devant son nez. Il ne ferait pas usage de sa force sur elle, il l’effleurerait seulement, sans la contraindre, et l’incendie prendrait. C’était donc à cela qu’il en était réduit.

La peur, c’était la peur qui parlait, décida-t-il en l’écoutant poursuivre, le regard aimanté aux lèvres de son amante et gagné d’un sérieux religieux. « J’n’ai jamais confirmé, » précisa-t-il en un murmure, tandis qu’elle exprimait ses doutes. La performativité du langage était un fait, le lieutenant donneur d’ordres le savait. Tant qu’il ne larguait pas les phonèmes à la rumeur et à la renommée, rien ni personne n’était en droit de parler d’eux. Nul ne pouvait dire leur union à voix haute, sinon d’en cancaner de frustration sexuelle et d’en fantasmer les formes autour d’un verre. Aucun kshatriya ne viendrait le confronter sur le sujet puisqu’ils partageaient les mêmes codes. Devant la provocation, le lieutenant refuserait d’assentir autant que de nier, sans autre ressort que la violence. Le coup de poing terminal, la mystérieuse territorialité. Un faible, craignant l’altercation, n’aurait d’autre choix de nier ou de se prendre une rossée, y perdant l’honneur dans les deux cas. Hormis Andreï, et pour des raisons bien distinctes, aucun frère n’oserait venir l’emmerder. Pour preuve, Nikolaï était loin de s’imaginer à l’abord que ces deux-là avaient déjà conclu. Du moins, Alexandre l’espérait.

Mais ce n’était pas l’objet des inquiétudes réelles de la brahmane et le lieutenant le savait aussi. Ils étaient jeunes et manipulables par les vieux sorciers et les vielles prêtresses du Conseil, pris dans un concours d’intérêts à la succession qui les dépassait. Jdanov avait derrière l’apparente rivalité de chambrée, d’autres obscurs motifs et Alexandre n’en démordait pas bien qu’il se tût, retenant son souffle en même temps qu’Anna, avant qu’elle ne prononce les mots fatidiques. Son univers se réduisit aux courbes de l’amante, mouvantes de nervosité, et l’odeur corporelle, acridine et sauvage, qui s’en échappait. Obnubilé, le regard liquide et brillant, il se coula à elle, sans honte ni conscience de sa détresse, en état de prédation. Il l’enveloppa d’un bras et la ramena contre lui, l’autre main remontant la cambrure de sa taille, accrochant et soulevant la veste épaisse avant de l’enserrer dans l’étau de sa chaleur, le torse nu. Son souffle balaya les mèches de jais qui tombaient sur le visage aimé et se perdit contre la nuque brune, lorsqu’il se ramassa au-dessus d’elle. Et la sémantique des mots retentit enfin au fond de son esprit.

Attends, quoi ? Il ne rêvait pas. Un soupir abrupt en guise de rire, il renversa le buste en arrière pour la fixer droit dans les yeux, en contre bas, et cilla comme un idiot rattrapé d’une lueur d’intelligence subite. « Ça fait un moment déjà, que j’compose avec, » railla-t-il en réponse, tant pour protéger leur relation que par rapport au comportement de Volkovar frère. Un trait de tristesse aigue le traversa brièvement, en dépit de la désinvolture avec laquelle tous deux venaient d’invoquer Andreï, ombre éphémère venant troubler l’héliodore de ses prunelles. Mieux valait qu’ils ne se croisent pas pour l’instant. Mieux valait qu’ils ne se recroisent jamais. Dans le confinement métroïde réduit d’Arbatskaïa, et aussi surprenant que ce fût, ils parvenaient à s’éviter avec brio.

« Hey, je dois y retourner si je n’veux pas tomber sur les rails… » s’empressa-t-il d’ajouter en remuant contre elle et sans l’avoir libérée de son étreinte, fiévreux et bougon. Puis, se penchant jusqu’à l’oreille d’albâtre, tout en l’entrainant aussi lentement que naturellement vers le lit, feula gravement : « …Reste avec moi. »
Alexandre était on ne peut plus sérieux, l’intention de pioncer chastement, tel Tristan déposant le glaive pour faire barrage entre Iseult, leurs désirs et lui. Mais il n’avait d’autre glaive à placer entre eux que l’airain forgé du matin. Il devait lui parler de Daniil, et de Ranvir, de tant de choses qu’il jugeait à ce moment même trop compliquées et malvenues, et qu’il s’empressa de ranger dans un coin de stockage mémoire. Il recula et referma ses larges mains cuivrées sur les poignets blancs et délicats, l’attirant sans la quitter des yeux, et s’assit au bord du lit. Une traction légère, traitre et sans aucun regret, qu’il exerça sur sa captive, de manière à ce qu’elle se laisse tomber à califourchon et entre enfin sous son emprise. « Mais je déconne pas, je dois dormir, Anna, » émit-il, crédible, le timbre de voix quelque peu étranglé.
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le Jeu 11 Oct - 19:42
Médecin-chirurgien

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Plus féline que guerrière, la lourde stature du ksatriya fondit sur elle. Elle ne capta rien de son regard mais fut aussitôt submergée par son odeur. Complètement bouleversée par la chaleur qui l’assaillait d’un bloc, la brahmane n’eut aucun mouvement de recul. Elle sentit le large bras enlacer sa taille et son propre bassin répondre à l’étreinte. Elle céda dans un soupir, et c’était comme si elle avait retenu sa respiration trop longtemps et la relâchai enfin. Puis il y eut l’appel d’air et cette conscience électrique du corps contre le sien, de chaque point de contact entre eux. Une fois encore, Anna voulut résister à l’envie d’y répondre. Empêcher l’incendie de prendre, tant par instinct que par volonté. Comme elle fermait les yeux et rassemblait ses pensées, il lui semblait identifier les mécanismes en jeu. Mais avant qu’elle ne puisse s’en détacher, l’assaut prenait brusquement fin et laissait derrière lui un vide féroce. Elle leva les yeux pour regarder son amant, sourcils froncés, à la fois perplexe et agacée. Elle le sentit se détendre contre elle sans tout à fait la libérer de son emprise car les bras puissants l’enlaçaient toujours. Son visage était trop près du sien, ses yeux trop grands.  

Elle battit des paupières à deux reprises puis le sentit reculer sans tout à fait s’éloigner. La jeune femme vacilla, encore déstabilisée par le précédent assaut. Les mots heurtaient la frontière de sa conscience. Dans un coin de son esprit, ils étaient décortiqués et analysés jusqu’à en être dépouillés de leur sens. Mais elle ne les enregistrait pas, elle ne s’y intéressait pas. Elle sentait encore les vibrations dans son corps, souvenirs tangibles, et percevait les nœuds formés par endroits. Les harmoniques brouillaient ses pensées. Sans laisser de répit, le soldat la tira alors vers elle. Anna ne vit pas bien la destination qu’il lui réservait mais elle se glissa naturellement contre lui puis au-dessus de lui, une cuisse de part-et-d’autre des siennes. Lèvres entrouvertes en un rictus félin, elle reprenait son souffle et veillait à ne pas s’appuyer sur lui autrement que par une main sur son épaule musclée. Ainsi dressée, elle le regardait en contrebas, interdite. Puis les yeux se plissèrent en même temps que ses lèvres. Alexandre offrait trop de signes contradictoires. D’un sourire impertinent, elle les balaya. Anna n’appréciait pas l’indécision.

Passant une main à la base de la nuque puissante, elle remonta lentement tout en rivant ses yeux aux siens. Son visage était trop près, ses yeux trop grands.  Elle plongea, embrassant une pommette puis remontant au coin de cet œil aux éclats d’automne. Une main pesant toujours sur l’épaule, l’autre s’était figée à l’angle de la mâchoire et interdisait tout mouvement. Agressive dans l’approche, aérienne dans la retraite, Alexandre n’avait d’autre choix que de subir ses assauts.

- Je vois ça, souffla-t-elle, ses dents contre la peau de l’amant, au supplice elle aussi.

L’épuisement revenait par vague, repoussé par le désir, sans qu’elle ne sache s’il prenait source dans sa propre fatigue ou dans celle du soldat. Mais elle savait que son esprit ne la laissera pas en paix. Elle voulait sentir les mains remonter le long de ses reins, s’engouffrer sous la veste qui ne lui appartenait pas de toute manière. Elle voulait se défaire de chaque partie entravée par les vêtements qui érigeaient une barrière entre leur peau. Mais plus encore, elle voulait savourer son impatience. Objet de désir et moyen de l’obtenir se confondaient. Alors elle se dérobait et refusait de prendre possession des lèvres qui l’appelaient, territoire qu’elle n’avait de cesse de vouloir conquérir. Toujours dressée au-dessus de lui, elle le touchait seulement de ses mains. La jeune femme ondulait, cambrée et voutée à la fois. Son ventre était prêt à frôler le torse imberbe, suffisamment prêt pour en sentir le cuisant appel. Et à mesure qu’elle le caressait, elle ne cessait d’embrasser son visage. Ses mains revinrent à l’endroit où elles avaient commencé leur exploration tandis qu’elle se redressait encore un peu. Suspendue au-dessus de ses lèvres, elle le contemplait à travers le voile de ses cils épais. La vision était brouillée mais l’éclat du regard d’ambre était ardent, impérieux dans sa supplique. Anna ne souriait plus.

- Tu ne dois pas travailler aujourd’hui ?



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Lieutenant-instructeur, chef de section du Bastion Vympel
le Lun 3 Déc - 16:46

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Surnom :: Stena
La résilience du Métro était à tout épreuve, neurologique, à l’image d’un gros cerveau. L’empathie, la répression d’une organisation fasciste et le retour du refoulé en explosion ponctuelle, tout y était. Le volume des rires et du martellement des pas matinaux baisse dans le corridor des chambrées, et plus encore devant son repaire, car la main invisible de la discipline tourne le bouton des psychismes policés. Ils vibrent sur une même fréquence de caste. De l’autre côté de la porte, bruit étouffé d’une veste trop lourde qui s’échoue sur le sol de linoléum tiède et mal découpé, car tout est toujours installé en urgence, même au cœur d’Arbatskaïa.

Tout n’est qu’urgence, même en son cœur. Son corps n’est que l’immense chambre d’écho de l’éros impérieux et de la vie qui cherche à se donner, sans dissonance et sans pénitence. Elle le tisonne et se dérobe, pleinement vêtue, lorsqu’un seul fin tissu distendu le protège des éraflements continus. Il prend feu, taillé de la sorte comme une arme paléolithique, une arme dont la finalité n’est pas de tuer, mais de transcender les corps. L’abattement rituel, l’incorporation de la chair à la chair. Il n’était plus qu’une bête harassée par Artémis chasseresse. Sa mâchoire se crispe un instant, bouche entrouverte, en alerte, et ne laissant passer qu’un souffle haché. Son regard s’écarquille, pris dans les feux givrés de la brahmane, et se détourne aussitôt en dépit de la main soudain affermie, qui retient son visage.

Travailler ? Aujourd’hui ? N’était-il pas en ce moment même, entrain de reproduire sa force de travail ? « Non », expira-t-il, fiévreux dans le déni des réalités. Il poussa du visage contre la paume délicate et en mordilla le tranchant, en guise d’avertissement, avant d’en chasser l’emprise et se redresser juste assez pour que l’assaillante n’ait d’autre choix que de s’écraser sur lui. Sa propre brusquerie lui arracha un grognement sourd, tandis qu’il gardait Anna tout contre, le temps d’un long et pressant appui, avant qu’elle ne se libère et réinstaure une distance de contrôle. Dans l’excitation brumeuse, il percevait tout, la défiance d’Anna, l’amusement cruel, instinctif, qui l’animait, brochés l’un à l’autre au travers du pathos, de la passion à laquelle les post-socratiques ont donné si mauvaise réputation. Il en profita pour sculpter le buste svelte sous les vêtements, recouvrant de ses mains cuivrées l’albâtre veloutée. Et retrousser par-dessus tête, maillot de corps et tunique, sans avoir à se lever. Les bras blancs d’Anna sont pris dans les manchons et les torsions des étoffes tandis qu’il rabat la masse froissée dans son dos, l’étreignant au passage, fort, et achevant de la contraindre.

Il ne s’entendit pas rire, tant son rire est bas, atténué contre la chair de la poitrine qu’il embrasse et gratifie d’assauts de langue, armée en pointe, avant de remonter le vallon du plexus jusqu’à la gorge, qu’il mord presque, ou du moins, chauffe dans la presse de sa mâchoire. Il tire sur l'entrave des vêtements, l’avant-bras appuyé au creux des reins, l’obligeant à cambrer, et en profite pour ravir ses lèvres et franchir leur barrage, cannibale. De sa main libérée, il déboutonne le pantalon de toile et le lui retire tandis qu’elle lutte de son coté, avec ses chaussures, forcée de reposer contre lui et de pendre mesure de la chaleur qu’il lui communique. Un bras se défait, le repousse et l’attaque à nouveau, un mollet ferme se verrouille au creux de son genoux, à moins que ce soit lui-même qui, constricteur telle une créature ophique de cauchemars, s’enroule tout autour d’elle en l’enserrant de serpentueuses caresses. Il voit encore, bien qu’il garde les yeux mis clos, inconscient du regard d’ambre liquide qui s’en déverse, lui-même emporté, chargé d’un désir cosmique, réchappant au broyage Métroïde.

Il bascule en arrière, cabre et se redresse, poursuivant instinctivement les mouvements de l’amante, son corps est animé d’une volonté propre et d’une honnête brutalité, il refuse l’espace et le vide, quitte à ce que retentisse un claquement d’épiderme moite. L’entrechoc de leur corps détonne de la friction des couvertures et du bruissement des mains possessives, des pas ralentissent non loin. Il longe le galbe d’une cuisse, éprouve l’arrondis des arrières fermes en une insistante prise, atténuant la force de l’empoigne qu’il tient, de l’autre main, à la hanche svelte, entre coercion et caresse. L’airain est battu, incandescent contre le ventre blanc, trop leste et trop roide pour être dompté par les mouvements félins de l’artémisienne qui mène le rituel, et se joue de son dévolu.
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