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Chef de station et des renseignements intérieurs
le Dim 10 Juin - 18:49
Chef de station et des renseignements intérieurs

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Age :: 39 ans
Patronyme :: Alexeïevitch
Surnom :: Pasha
10 Juin 2046  – Abords de Paveletskaya.

La draisine motorisée avançait bruyamment dans l’obscurité du tunnel. Le ronronnement monotone de la machine tendait à calmer les pensées tumultueuses de Pavel, à la fois engourdi et concentré, échouant encore à lever le voile sur cette mystérieuse convocation. Le Général d’armée lui-même avait lourdement insisté pour qu’il fasse le déplacement jusqu’à la Paveletskaya, sous entendant qu’ils devaient s’entretenir d’un « élément important le concernant ». Il connaissait bien l’homme. Il avait prit sa succession aux services concernant la sécurité intérieure de la Hanse, il y a des années, récupérant une partie de ses responsabilités par la même occasion. Mais Kadochnikov ne lui faisait plus confiance : il l’avait trahit, presque deux décennies plus tôt, et bien qu’officiellement pardonné, l’incident l’avait marqué à vie.

Le colonel Kadochnikov s’était donc empressé, non sans agacement, de mobiliser la draisine « VIP » : seule son escorte personnelle et quelques soldats supplémentaires l’accompagnaient.
L’ensemble des tunnels reliant les stations de l’Anneau avait en effet été complètement nettoyé et continuait d’être régulièrement entretenu, permettant une circulation rapide, fluide et presque exempte de risques, en employant un système de transport de personnes et de marchandises, rendu possible grâce aux draisines motorisées. Ce système quasi-unique dans le métro moscovite restait, à ce jour, le moyen le plus rapide et le plus sûr de voyager et de faire transiter des marchandises d’un bout à l’autre de celui-ci.

Les civils, quant à eux, se tenaient encore debout sur le quai de la station, ticket en main et attendant parfois le départ plusieurs heures avant d’embarquer. Ils avaient observé, incrédules et frustrés, le machiniste jouer avec son levier et placer la draisine réservée aux huiles de la Hanse devant la leur. Tous en avaient conscience : les militaires seraient probablement de retour avant même que la rame civile n’aie progressé d’un seul mètre ; mais les quelques grognements d’injustice qui s’élevaient au dessus du quai de Prospekt Mira avaient aussitôt été balayés par le regard froid et impénétrable du colonel en charge de la station.




Les militaires posaient enfin le pied sur le quai de la Paveletskaya. La station n’avait pas excellente réputation, mais elle avait le mérite d’être lourdement protégée, et pour cause : sa situation géographique se révélait pour le moins critique.
En effet, la partie supérieure de la station -faisant office de correspondance avec la surface- ne dispose plus de vantaux hermétiques depuis de nombreuses années. Toutes les nuits ou presque, les mutants tentent de se frayer un chemin à travers ceux-ci et sont repoussés à grand coup de démocratie capitaliste, fortement soutenue, encouragée et alimentée par la Hanse.

« Polkovnik Kadochnikov ! » s’écria le jeune officier chargé de le recevoir.
Le colonel Kadochnikov répondit au salut sans prononcer le moindre mot et lui emboita le pas, suivit de très près par ses agents Boris et Nikita, constituant jusqu’alors sa garde rapprochée, personnelle. Le trinôme lourdement armé de Prospekt Mira resta quant à lui au niveau de la draisine, se déployant tactiquement sur les quais.


« Pavel Alexeïevitch! Entre donc ! Sadis. »
Le Général d’Armée, un vieux gaillard bourru, suintant l’expérience autant que l’alcool arborait un sourire béant aux lèvres. Trônant fièrement sur son fauteuil et sans se donner la peine de se lever pour accueillir son visiteur, il déboucha la carafe de Samogon et emplit méticuleusement deux verres, dont l’un qu’il tendit à son invité.

Le colonel Kadochnikov salua respectueusement son supérieur et prit finalement place de l’autre côté du bureau en chêne massif. « Mon Général », répondit-il, simplement.

Les deux hommes vidèrent leur godet d’un seul trait et, tout en les resservant, l’aîné ajouta : « Je vais tâcher d’être bref, Pasha. Comme tu as pu le constater par toi-même : le temps passe, les responsabilités évoluent et personne n’échappe à la règle. Pas même moi.
Il faut savoir quand laisser la place, et quand ce moment est enfin arrivé, trouver la volonté de le faire. »
L’homme porta son verre aux lèvres, sur ces dernières paroles.

« Je vais t’offrir quelque chose sur un plateau d'argent. Une relation. Un accès à des informations dont peu ont connaissance. » Le Général sortit une enveloppe de son bureau, qu’il tendit à son subalterne : « Dernière chose, Pasha : méfies-toi de cet homme. Respecte-le et n’essaie pas de le manipuler. Il est influent comme nul autre en ce monde et pourrait bien en détruire une partie si l’envie lui prenait. Travaille avec lui, comme je l’ai fait moi-même pendant plus d’une décennie, et il te le rendra, sois-en certain.
Tu peux disposer.»
Lâcha-t-il finalement, contre toute attente, en sirotant un dernier verre.

Le colonel garda le silence jusqu’à la fin, conscient qu’il ne s’agissait là aucunement d’un dialogue. Il salua respectueusement l’officier général, une nouvelle fois et, toujours avec la même simplicité, articula : « Général Spiridonov. »
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Ingénieur-chercheur
le Mer 13 Juin - 15:21
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Age :: 58
Patronyme :: Timurovich
Surnom :: Xénon
Prospekt Mira, la station de la ligne verte aux marbres ouraliens nervurés de rouge sombre, plongeant en arche dans le vaste échiquier de granite gris et noir, zone d’ombre et de lumière où se brouillent les repères, et se rédigent des accords sauvages comme le capitalisme, avec l’apparence de la liberté et de la libre détermination du peuple, comme la démocratie. Les plaques avaient été démantelées à l’endroit où avait été construits en dur, de confortables baraquements sur deux étages, du sol au plafond, et entre les étals permanents au premier plans, se discernaient encore certain bas-reliefs de céramiques à la gloire de l’agriculture soviétique, régulièrement entretenus. Le granit rutilait en dépit des passages nombreux des commerçants, livreurs et acheteurs. Ici l’on criait aux enchères, là se signait un compromis léonin dans le plus grand silence, cachant à son voisin les termes de l’accord d’extorsion, par honte et nécessité.

L’impression d’être suivi, dernièrement, le faisait jeter maints coups d’œil assassins par-dessus le col de son épais manteau. Les souvenirs des occurrences précédentes se confondaient en sa mémoire, le présent superposé au passé, et l’engramme produit s’intensifiait en une impression de presque-vu, ras de marée mnésique monstrueux qui jamais ne venait s’abattre, et se résorbait péniblement, en le laissant en haut de la vague. Sa jouvence neurale étendue s’était mise à lui jouer de sacrés tours, des évolutions au long terme dus aux coups de ciseau-enzymes que les modélisations de Bioviva n’avaient pas prévues. Et non pas l’altération Czernobog, qu’il partageait avec Semyon. Les guet-apens dissuasifs, assauts menés sur sa personne afin de l’encourager à accepter les ombres du gouvernement étaient pourtant de l’histoire ancienne, et après deux tentatives infructueuses et démasquées, on l’avait enfin laissé vaquer en paix. Mais là n’était pas l’origine de ce renfrognement.

Il gronda dans sa barbe, regrettant de ne pas s’être envoyé un nuage de polyendorphes à Kitay Gorod, où il était ‘descendu’, et se mit à avancer en s’aidant de sa canne dont il n’avait aucune utilité réelle, sinon défensive. L’homme mûr au port altier devint progressivement un vieillard à l’impressionnante carrure, qui s’effondrait sous le poids des maux et des ans. Il ralentit la cadence en raccourcissant ses foulées, tassant sa stature, rentrant son cou solide dans l’encolure déployée du manteau, tandis qu’il empruntait l’allée principale, pour se fondre dans la foule des chalands. Péniblement il louvoya jusqu’à hauteur d’un couple de riches citoyens flaggés dans ses dossiers, manifestement bien renseignés, cette fois du moins, et il fit mine de trébucher. Sa main gantée recouvrit sans heurt l’épaule de la jeune femme, enceinte. Son compagnon s’était précipité pour relever le coude du respectable inconnu, afin qu’il ne chutât point, et l’on s’excusât à grand renfort d’embarras et de félicitations pour l’heureux évènement. Avec un peu de chance, l’évènement serait heureux. Et l’enfant capable d’encaisser du 0.4 mSv/h en exposition prolongée sans souffrir de dommages cellulaires. Encore fallait-il que l’enfant vive, ce pourquoi le choix des cobayes se portait sur des familles bien nourries.

Xénon reprit son chemin en faisant disparaitre l’injecteur dans une poche intérieure de sa veste, sous le manteau gris de belle étoffe. Il n’accélèrerait le pas qu’après avoir disparu à son tour derrière un vantail mobile, pour débouler sur le quai, et remonter l’allée principale en coulisses. Des miliciens postés foncèrent en sa direction, sans l’interpeller, tout en furtivité pour ne pas troubler la sérénité du libéralisme, et sans s’arrêter ni ralentir le pas, Sokolov brandit sous leur nez, les tenant à distance de bras, le titre de séjour fraichement délivré et la plaque d’accréditation du Général. Le passe lui permettrait de franchir jusqu’aux derniers cordons de sécurité des QG de stations et il anticipait le jour où sa possession se solderait sur une arrestation, sans que jamais il eut été question de trahison. Mais d’affaiblissement. Car il n’y avait pas de loyauté dans le pouvoir. Aussi, la brève entrevue partagée avec Vladimir Ivanovich la veille même avait tout pour lui déplaire. Adaptation, évolution et transgression. L’on pouvait transfecter, couper, remplacer, inactiver, introduire et recombiner autant de gènes qu’on le souhaitait, mais l’on ne coupait pas la tête. Valery Spiridonov, du moins son charlatan de neurochirurgien, le savait très bien. Et Kir Sokolov voulait garder la tête de Vladimir Spiridonov à sa place, sur les épaules de la Hanse.  

*
Le 09/06/2046, Paveletskaya.

Un froid s’était installé, Xénon l’observait au niveaux des pommettes, sans le fixer, car il était en colère, le dossier à demi rangé dans la mallette d’alliage renforcé, qu’il portait en bandoulière, dans une grande besace de cuir. Les deux hommes étaient restés debout, entre le bureau de chêne massif et le salon aménagé, là où Spiridonov l'avait maintes fois reçu. La retraite n’existait pas pour des éléments de leur trempe, non, il n’y avait rien de tel sinon une réaffectation, un saut sur l’échiquier, la prise d’une tour. L’échange silencieux se poursuivait, le Boucher perdit un grondement d’agacement embarrassé, une once de crainte trahie en un léger replis commissural, tandis que Xénon tentait d’identifier l’origine de la résignation de son interlocuteur, et passait en revue son réseau de relations labyrinthien, à la recherche d’un indice.

« Les américains ont un diction, there’s no turning back », fini-t-il par dire, détachant lentement ses mots, faisant rouler les phonèmes, et coupant l’anglais au couteau bien qu’il le parle encore parfaitement. Il relève les yeux au dernier moment, le regard ophique, scrutant son homologue.
« Et c’est bien pourquoi je hais ces fuckin’ américains. »
Un nouvel échange éclair, fait de micro gestuelle et de silence. En vingt ans, Kir ne l’avait jamais entendu jurer en anglais, ni même pour plaisanter. Le général tique subrepticement.
« Allons, Ivanovitch, tu n’es pas si vieux que ça. » De fait, Spiridonov était son cadet.
« Eh, tu as pourtant l’air bien plus jeune que moi, ne l’oublie pas. »
Le silence, à nouveau, qu’un soupir nasal d’ulcération vient briser. Kir ne le croit pas, mais il ne se voit pas vieillir non plus, persévérant sans se fatiguer des objectifs insaisissables, obsessionnel, et paranoïaque, à raison.
« Pas autant que ton poulain. » Il fait un effort, les traits de son visage se délassent, son regard s’humanise et se réchauffe. Il fait semblant, il n’est pas dans son élément. Les pions ne sont pas faits pour se déplacer tous seuls, une main invisible est à l’œuvre. Les américains. Un nom baptismal de son cru, donné aux visiteurs qui allaient et venaient depuis la surface, d’abord en représentants, ensuite en gros camions emplis de cargaison. Dans la tour de Babel, le langage vernaculaire l’emportait. « Bien. » le Général n'avait pourtant rien ajouté. «Où est-il ? » Kir se retient de demander s’il doit se rendre d’abord à la maison close pour le trouver. Car Vladimir lui répondrait sans hésitation qu’il n’avait eu besoin d’excuses avant, pour y aller. Et le premier se verrait confirmer que le second le met sous surveillance lorsqu’il circule dans l’anneau, et le second reconnaitrait que le premier avait un registre sur ses hommes. Evidemment, les deux vieux loups soupçonnaient l’état de fait, et avaient également conscience des informations tronquées en leur possession. Sokolov était insaisissable, et Kadochnikov, un directeur de services secrets.

Un grognement offensé pour toute réponse, Spiridonov balaie d’un geste la question. Il sait que Xénon sait parfaitement où trouver Pavel Kadochnikov. Au point qu’il n’ait pas même pris la peine de le nommer, ni de l’orienter vers son nouvel interlocuteur.
« Nous nous reverrons », promet le technocrate en un bas grondement. Promesse ou menace recevant un hochement de tête en retour, Spiridonov appuie son regard sur le sien, l’air grave.
En ce dernier échange se concentraient toute la franchise et la sincérité dispensées dans l’entrevue.

*

Les soldats le suivirent sur plusieurs mètres, le temps que l’information atteigne l’hippocampe. Ce n’était pas tous les jours qu’un diplomate étranger brandissait la plaque du Général. Kir n’en reconnut aucun. Des militaires protégeant les intérêts capitalistes étaient pour lui des miliciens. Même les colporteurs rouges, avaient du milicien en eux bien qu’ils l’ignorent. Les pans de son manteau volaient, la canne tapait à peine le sol et il allait à grands pas, empruntant les corridors balisés, là où circulait le plus fort des troupes en uniformes de la station, prêtes à débouler à la moindre alerte en plein espace public, au travers de coupe-feux. Enfin il franchit les derniers points de garde, monta les marches bien plus lentement qu’il ne le pouvait, sans se précipiter mais sans se tenir à la rampe non plus. Le bureau privatif du chef de station était proche. Ne pas montrer sa force, être sous-estimé, lenteur factice ajoutée à l’insupportable ralentissement civilisationnel métroïde, la loi de Moore avait du plomb dans l’aile.

Le Polkovnik était déjà au courant de la venue d’un facilitateur, d’un diplomate, d’un technocrate, ou d’une huile, peut-importait l’information délivrée. Le titre de séjour en sa possession l’identifiait comme Timur Zakharovitch Nechayev. Il avait remarqué les hommes qui le suivaient, puis deux éclaireurs, civils dans les coulisses, qui s’étaient détachés, le précédant au trot martial, avant que l’un d’eux ne revienne, rapportant probablement les consignes aux autres. Interminable rucher au bourdonnement continu, drones obéissants et dépassionnés, incorruptibles. Inoculables toutefois. Personne devant la porte, du moins nul agent qui ne se laissât voir, alors Sokolov cogna le marteau du heurtoir contre le fer battu, signalant sa présence. La figure composée d’une expression amène, indéchiffrable, un sourire sibyllin sous l’argent taillé de sa barbe, l’œil titanite fait d’ambre trop claire pour qui avait vécu un quart de siècle en surface. Les cicatrices n’étaient pas camouflées, sa mise était simple mais d’une facture enviée, manteau-veste-chemise, un pantalon cargo anthracite, rompant presque l’harmonie, et des chaussures de sécurité, pour emprunter les endroits indiscrets. La canne inutile, sur laquelle il s’appuyait, et la besace qui aurait pu paraitre immense, eût-elle été portée par un homme de moindre constitution.
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le Sam 16 Juin - 21:26
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Age :: 39 ans
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Surnom :: Pasha
On frappa à la porte. En guise de réponse quasi-immédiate, celle-ci s'ouvrit en un grincement caractéristique, dévoilant la stature imposante d'un homme qui, jadis, fut certainement un solide gaillard. Il se tenait droit sur sa canne, indéchiffrable.
Les nombreuses cicatrices, profondes, qui ornaient son visage témoignaient d'un passé sans nul doute brutal, et avertissaient quiconque en aurait douté à la manière de panneaux lumineux, clignotants et signalant un danger.

Les regards se croisèrent, les individus se jaugèrent. Et chacun tira ses propres conclusions de ce premier face à face.
L'homme, dans la force de l'âge, lui faisait face et lui bloquait l'accès. Il se tenait là devant lui, dans l'encadrement de la porte, ne laissant aucun sentiment, aucun jugement transparaitre.

"Zrdavsvuitié. (Bonjour) Vos documents ?" Lança l'agent de protection d'un ton neutre. Le grand blond au regard de braise porta son attention sur le titre de séjour délivré par les autorités de l'Anneau, tamponné par le général en personne. Il passa une main délicate sur sa barbe naissante et répercuta aussitôt les informations de vive voix : "Timur Zakharovitch Nechayev, mon colonel."

Malgré les multiples cordons de sécurité rassurant la population, les dizaines de militaires et d'agents -formés à la neutralisation de toute menace avérée- grouillant dans l'immense bazar qu'était devenu Prospekt Mira, certains n'en restaient pas moins méfiants. Et le colonel en charge de la station avait fait de cette méfiance son alliée la plus efficace.
Le fou désirant attenter à la vie de Pavel Alexeïevitch Kadochnikov n'en ressortirai pas vivant dans sa tentative, et connaitrait probablement une fin douloureuse avant même d'avoir croisé son regard.

"Izvinitié, pojalsta (je suis désolé) : je dois procéder à une fouille avant de vous laisser entrer. Simple mesure de sécurité."

"Laissez, Ivan Pavlovitch, je l'attendais." S'éleva alors une voix, calme mais autoritaire, tirant son origine d'un lieu encore inconnu du visiteur. Le garde du corps s'effaça, dévoilant d'un bras tendu et d'une paume ouverte, le bureau du chef de station.

Le lieu était sobre. Simple. L'agencement et l'ameublement de la pièce contrastaient formidablement avec le style décoratif de la bourgeoisie métropolitaine : l'homme n'avait que faire d'étaler ses richesses.
Au centre, de part et d'autre d'une table basse circulaire, trônaient et s'opposaient deux confortables fauteuils en cuir de porc, made in metro, que le colonel désigna à son tour d'une paume ouverte et tout aussi hospitalière. Plus loin, le secrétaire en chêne massif que l'officier supérieur venait tout juste de quitter et, au fond de la pièce, l'unique élément décoratif du bureau hexagonal, accroché au mur : le symbole de la Confraternité des Stations de la Ligne Koltsevaïa, le drapeau de l'une des plus puissantes factions gouvernant les cendres de leur civilisation. Le cercle brun, ornant l'épaisse toile de tissu beige, symbolisait l'Anneau encerclant le centre des réseaux souterrains de Moscou.

"Laissez nous un moment, agent Spektor. Je dois m'entretenir à huis clos avec notre invité."

D'apparence bénigne, cette phrase était pourtant lourde de sens. Le colonel n'employait cette expression que lorsque sa méfiance atteignait des sommets. Seuls ses plus proches agents, incorruptibles et membres de Vityaz, -se comptant sur les doigts d'une main- étaient dans la confidence. Il fallait traduire : "Si je ne raccompagne pas le VIP sous 20min, abattez-le."
Vingt minutes, donc. Le temps était compté : mieux valait ne pas se perdre en banalités.

"Je vous en prie, mettez-vous à l'aise. Alcool ? Thé froid?"

Kadochnikov prit place sur l'un des fauteuils en cuir épais, effleurant de sa main la matière poreuse et extrêmement résistante, puis entreprit de servir son invité.
Enfin, il brisa les mondanités d'un banal échange entre deux bureaucrates : car les deux hommes n'avaient aucunement l'air de bureaucrates. Et cette conversation n'était en rien un échange classique et conventionnel. Le colonel tira la première cartouche, impassible.

"Bien, Timur Zakharovitch. En quoi pouvez-vous m'être utile ?"
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le Mar 19 Juin - 12:53
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Age :: 58
Patronyme :: Timurovich
Surnom :: Xénon
Le timbre de sa voix ne retentirait pas en réponse aux salutations de rigueur. Le sexagénaire s’économisait au maximum et le détail de sécurité du colonel n’avait pas besoin d’en identifier les nuances pour l’instant. Lorsqu’il descendait uniquement pour des questions d’étiologie ou d’étude suivie, Sokolov se grimait et se rendait méconnaissable. Il camouflait ses cicatrices, portait des lunettes, se teignait les cheveux ou se coiffait d’autant de couvre-chef différents qu’il pouvait en trouver. De la mascarade surgissaient les fléaux, et plus rarement le salut. Mais pas cette fois-ci. Il était en visite officielle. Officiellement officieuse, ou officieusement officielle. Alors il tendit le titre de séjour en laissant la plaque dans la poche extérieure de son manteau. Mieux valait ne pas ranger dans les plis intérieur de sa veste des documents susceptibles d’être brandis à tout moment, devant les miliciens prompts à répliquer sur un malentendu. A la mention de la fouille, il acquiesça d’un hochement de tête infime, fermant lentement les yeux. Lorsqu’il les rouvrirait, une lueur bleuté dérangeante, pulserait faiblement de l’ambre jaune, et le rai du serpent se jetterait dans le brasier en vis-à-vis.

Il n’eut pas besoin de s’exécuter. Le poulain du boucher, délivrant les ordres, était bien mieux avisé et les épargna tous deux d’une déroutante confrontation. Quand bien même, le garde n’aurait rien eu à lui reprocher, et le temps que la déroute se dissipe, Xénon serait entré. Mais la dangerosité du chercheur ne provenait ni de ses automutations, tel le pandoravirus modifiant ses propres gènes pour l’évolution, ni de l’histoire que racontaient ses cicatrices, à moins que l’attaque d’une femelle gorille eût quelque chose d’impressionnant. Xanthippe à l’intelligence aigüe s’était elle-même crevé les yeux pour échapper au contrôle de son protecteur et bourreau, et dans un accès de rébellion l’avait sauvagement attaqué. Qu’à cela ne tînt, Sokolov ne l’écarta point et poursuivit sa marotte avec les bons vieux procédés optogénétiques à l’ancienne, actionnant les pompes à protons en branchant la nanofibre optique directement sur les neurones.
Ivan Pavlovich, venait de l’appeler son chef. Spektor, compléta-t-il mentalement.
Depuis quand le colonel était-il au courant du retrait de Spiridonov, l'était-il même ? Lequel d’entre eux avait été averti le premier ? Cette considération seule, pouvait orienter ses suppositions et faire basculer ses conclusions. Un appel à l’aide, ou une sentence de mort.

Il s’avança sans un dernier coup d’œil pour l’agent et rencontra le colonel d’un regard mesuré, illisible, mais non pas austère. Un sourire infime, toujours, à moins qu’il ne s’agisse d’une grimace sibylline, perpétuellement étirée, comme si plus rien ne le surprenait, ou au contraire comme si tout l’étonnait sans cesse. Il détourna le rai ophique de la figure impassible, non pas en fuyant, mais par détachement, et prit connaissance des lieux en un tour d’observation, remarquant la sobriété de l’endroit. Peu de recoins, peu de décors, mais suffisamment de surface et de contreforts pour y loger un micro espion.

*
La veille, il avait su que quelque chose ne tournait pas rond au moment même ou Vladimir l’accueillait. La tête qu’il lui présentait. Et tel un cyclone, il s’était mis à tourbillonner dans ses quartiers, passant les mains sous les rainures des meubles, posant le genoux à terre pour fouiller partout, le général sur les talons. Enfin, pour qui me prends-tu ! avait-il sèchement aboyé. Et tout en décollant un cadre du mur, Xénon avait répondu entre ses dents : Pour quelqu’un que je ne connais plus. Mais il n’avait rien trouvé, et enfin, le serpent fit face au loup, prêt à sortir le dossier brûlant de la dernière épidémie. La clef, les coupables et les bénéfices obtenus pour les autres parties, moyennant un maigre service qu’il s’apprêtait à lui demander. Mais le général l’avait interrompu d’un geste sans équivoque, main levée et paume à plat, dans un signe qui ne trompait pas. Il ne voulait rien savoir ni ne pouvait vouloir savoir ce dont il en retournait. Et c’est alors qu’il lui annonçait son départ à la retraite.
*

Au milieu de la pièce, Sokolov s’était immobilisé et achevait son tour de reconnaissance visuelle. Un sourire intérieur, au choix de mots du colonel qui s’adressait à Spektor. Menait-il souvent des entretiens confidentiels à portée d’oreille de son détail de sécurité ? Il en doutait. En revanche, certains interlocuteurs du colonel ne ressortaient pas par la porte d’entrée. D’un signe de tête négatif, mais non dénué de reconnaissance, il refusa les proposition de désaltération. Le son de sa voix n’avait toujours pas retenti lorsqu’il s’assit à la suite de son hôte, avec une demi-seconde de latence, s’aidant de sa canne. Le moelleux du fauteuil s’enfonça sous son poids, sans qu’il ne se soit délesté de sa besace. Et tandis que le colonel lançait les réjouissances, Xénon sortit de l’intérieur de sa veste cette-fois, un bout de papier soigneusement plié qu’il fit glisser sur la table basse, en se penchant fort lentement tandis qu’il fixait son hôte droit dans les yeux cette fois, d’une grave intensité.

A quand remonte la dernière dératisation de votre bureau ? Une seule question griffonnée d’une écriture fine aux lettres coupantes, de courte amplitude. Une écriture de scientifique.

Tout dans le retrait du général tenait du presque vu, de l’effondrement de la fonction d’onde, lorsqu’il ne s’y attendait plus. Une narration était remontée jusqu’à lui, à l’orée de la crise. Le président du corps législatif de la Confrérie devait être remercié pour son ingérence, et tirer sa révérence. Le général, loyal aux intérêts de sa faction, n’était pas concerné, les cerveaux des armées étaient souvent sous-estimés. Car le conseil à la tête du kombinate – de la confrérie, ne se séparerait pas de sa poigne de fer. Un marché libre, dans une enceinte blindée. Non, ce n’était pas bon signe : il avait été mis à la retraite, et l’épidémie représentait une raison plausible. La narration était restée, la cible avait changée.
Xénon l’avait pourtant informé avant que le fléau n’arrive. Trop tard, assurément. Parce qu’il n’était pas libre d’interférer avec les mystères de l’empire. Une punition, une démonstration de pouvoir : nous pouvons ruiner votre économie et décimer votre population. La table des négociations en avait été déséquilibrée, et très maigres avaient été les bénéfices expérimentaux de la catastrophe. Pour cause, le vaccin était déjà produit et n’était toujours pas en circulation, les doses stockées à la clinique clandestine de Kitai Gorod. Il y viendrait, si le colonel coopérait. La Hanse était son terreau personnel d’améliorations néolutionistes, à l’abris de la convoitise des brahmanes de Polis : Sokolov avançait bien plus vite seul dans ses labos, moyennant de temps à autres de se laisser mener en bateau par les gouvernementaux. Son intérêt allait de pair avec la prospérité de l’Anneau, dont les tunnels se couvraient parfois de signes pariétaux. Mais cela, Kadochnikov ne le savait probablement pas encore.

Après un instant de silence à lire et déchiffrer le visage marmoréen qui lui faisait face, l’impassibilité comme plus bas degré du camouflage de la pensée, Sokolov parla enfin. Le chef des RSI était maintenant averti des soupçons qu’il entretenait quant à la nature forcée du congé de leur connaissance commune. Par la simple mention d’un possible espionnage de ses propres services, arroseur arrosé.

« Tout dépendra de ce que vous êtes prêt à reconnaitre et à traiter de front. Ce qui m’amenait à Paveletskaya n’a rien de plaisant et doit être adressé dans les plus brefs délais. »
Il s’était renfoncé dans le dossier du fauteuil et ne souriait plus. Le timbre de sa voix était une basse fondamentale vibrante, reposante en dépit de la teneur de son propos. Il secoua la tête.
« Mais la donne a changé. Ainsi l’ordre des priorités. Et la question que vous devez vous poser devient… ce que vous pouvez faire pour notre ami commun. » Il dit et marqua une pause, appuyant son regard solaire dans la forêt d’émeraude fossile avec un calme tel qu’il paraissait ne pas être concerné le moins du monde par les évènements.

Les éléments de la trempe de Spiridonov se donneraient la mort avant de trahir. Mais passé un seuil d’implication, la mort ne pouvait interrompre ni ralentir l’engrenage des machinations. Alors, il fallait rester en vie, obtempérer et courber l’échine dans l’objectif de la riposte. Et mieux valait trouver un moyen de l’indiquer à de potentiels alliés. Le langage était codé, dans ce bureau comme dans celui du général. Déchiffrer le sous-texte était une seconde nature, une télépathie pour qui évoluait assez longtemps dans les affaires internes. Les affaires infernales. Une balle dans la tête était tout ce qui ne demandait plus ample traduction. Et en cet instant, Xénon venait donc de conseiller au colonel de faire surveiller le général.

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