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Chef de station et des renseignements intérieurs
le Dim 10 Juin - 18:49
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Age :: 39 ans
Patronyme :: Alexeïevitch
Surnom :: Pasha
10 Juin 2046  – Abords de Paveletskaya.

La draisine motorisée avançait bruyamment dans l’obscurité du tunnel. Le ronronnement monotone de la machine tendait à calmer les pensées tumultueuses de Pavel, à la fois engourdi et concentré, échouant encore à lever le voile sur cette mystérieuse convocation. Le Général d’armée lui-même avait lourdement insisté pour qu’il fasse le déplacement jusqu’à la Paveletskaya, sous entendant qu’ils devaient s’entretenir d’un « élément important le concernant ». Il connaissait bien l’homme. Il avait prit sa succession aux services concernant la sécurité intérieure de la Hanse, il y a des années, récupérant une partie de ses responsabilités par la même occasion. Mais Kadochnikov ne lui faisait plus confiance : il l’avait trahit, presque deux décennies plus tôt, et bien qu’officiellement pardonné, l’incident l’avait marqué à vie.

Le colonel Kadochnikov s’était donc empressé, non sans agacement, de mobiliser la draisine « VIP » : seule son escorte personnelle et quelques soldats supplémentaires l’accompagnaient.
L’ensemble des tunnels reliant les stations de l’Anneau avait en effet été complètement nettoyé et continuait d’être régulièrement entretenu, permettant une circulation rapide, fluide et presque exempte de risques, en employant un système de transport de personnes et de marchandises, rendu possible grâce aux draisines motorisées. Ce système quasi-unique dans le métro moscovite restait, à ce jour, le moyen le plus rapide et le plus sûr de voyager et de faire transiter des marchandises d’un bout à l’autre de celui-ci.

Les civils, quant à eux, se tenaient encore debout sur le quai de la station, ticket en main et attendant parfois le départ plusieurs heures avant d’embarquer. Ils avaient observé, incrédules et frustrés, le machiniste jouer avec son levier et placer la draisine réservée aux huiles de la Hanse devant la leur. Tous en avaient conscience : les militaires seraient probablement de retour avant même que la rame civile n’aie progressé d’un seul mètre ; mais les quelques grognements d’injustice qui s’élevaient au dessus du quai de Prospekt Mira avaient aussitôt été balayés par le regard froid et impénétrable du colonel en charge de la station.




Les militaires posaient enfin le pied sur le quai de la Paveletskaya. La station n’avait pas excellente réputation, mais elle avait le mérite d’être lourdement protégée, et pour cause : sa situation géographique se révélait pour le moins critique.
En effet, la partie supérieure de la station -faisant office de correspondance avec la surface- ne dispose plus de vantaux hermétiques depuis de nombreuses années. Toutes les nuits ou presque, les mutants tentent de se frayer un chemin à travers ceux-ci et sont repoussés à grand coup de démocratie capitaliste, fortement soutenue, encouragée et alimentée par la Hanse.

« Polkovnik Kadochnikov ! » s’écria le jeune officier chargé de le recevoir.
Le colonel Kadochnikov répondit au salut sans prononcer le moindre mot et lui emboita le pas, suivit de très près par ses agents Boris et Nikita, constituant jusqu’alors sa garde rapprochée, personnelle. Le trinôme lourdement armé de Prospekt Mira resta quant à lui au niveau de la draisine, se déployant tactiquement sur les quais.


« Pavel Alexeïevitch! Entre donc ! Sadis. »
Le Général d’Armée, un vieux gaillard bourru, suintant l’expérience autant que l’alcool arborait un sourire béant aux lèvres. Trônant fièrement sur son fauteuil et sans se donner la peine de se lever pour accueillir son visiteur, il déboucha la carafe de Samogon et emplit méticuleusement deux verres, dont l’un qu’il tendit à son invité.

Le colonel Kadochnikov salua respectueusement son supérieur et prit finalement place de l’autre côté du bureau en chêne massif. « Mon Général », répondit-il, simplement.

Les deux hommes vidèrent leur godet d’un seul trait et, tout en les resservant, l’aîné ajouta : « Je vais tâcher d’être bref, Pasha. Comme tu as pu le constater par toi-même : le temps passe, les responsabilités évoluent et personne n’échappe à la règle. Pas même moi.
Il faut savoir quand laisser la place, et quand ce moment est enfin arrivé, trouver la volonté de le faire. »
L’homme porta son verre aux lèvres, sur ces dernières paroles.

« Je vais t’offrir quelque chose sur un plateau d'argent. Une relation. Un accès à des informations dont peu ont connaissance. » Le Général sortit une enveloppe de son bureau, qu’il tendit à son subalterne : « Dernière chose, Pasha : méfies-toi de cet homme. Respecte-le et n’essaie pas de le manipuler. Il est influent comme nul autre en ce monde et pourrait bien en détruire une partie si l’envie lui prenait. Travaille avec lui, comme je l’ai fait moi-même pendant plus d’une décennie, et il te le rendra, sois-en certain.
Tu peux disposer.»
Lâcha-t-il finalement, contre toute attente, en sirotant un dernier verre.

Le colonel garda le silence jusqu’à la fin, conscient qu’il ne s’agissait là aucunement d’un dialogue. Il salua respectueusement l’officier général, une nouvelle fois et, toujours avec la même simplicité, articula : « Général Spiridonov. »
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le Mer 13 Juin - 15:21
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Age :: 58
Patronyme :: Timurovich
Surnom :: Xénon
Prospekt Mira, la station de la ligne verte aux marbres ouraliens nervurés de rouge sombre, plongeant en arche dans le vaste échiquier de granite gris et noir, zone d’ombre et de lumière où se brouillent les repères, et se rédigent des accords sauvages comme le capitalisme, avec l’apparence de la liberté et de la libre détermination du peuple, comme la démocratie. Les plaques avaient été démantelées à l’endroit où avait été construits en dur, de confortables baraquements sur deux étages, du sol au plafond, et entre les étals permanents au premier plans, se discernaient encore certain bas-reliefs de céramiques à la gloire de l’agriculture soviétique, régulièrement entretenus. Le granit rutilait en dépit des passages nombreux des commerçants, livreurs et acheteurs. Ici l’on criait aux enchères, là se signait un compromis léonin dans le plus grand silence, cachant à son voisin les termes de l’accord d’extorsion, par honte et nécessité.

L’impression d’être suivi, dernièrement, le faisait jeter maints coups d’œil assassins par-dessus le col de son épais manteau. Les souvenirs des occurrences précédentes se confondaient en sa mémoire, le présent superposé au passé, et l’engramme produit s’intensifiait en une impression de presque-vu, ras de marée mnésique monstrueux qui jamais ne venait s’abattre, et se résorbait péniblement, en le laissant en haut de la vague. Sa jouvence neurale étendue s’était mise à lui jouer de sacrés tours, des évolutions au long terme dus aux coups de ciseau-enzymes que les modélisations de Bioviva n’avaient pas prévues. Et non pas l’altération Czernobog, qu’il partageait avec Semyon. Les guet-apens dissuasifs, assauts menés sur sa personne afin de l’encourager à accepter les ombres du gouvernement étaient pourtant de l’histoire ancienne, et après deux tentatives infructueuses et démasquées, on l’avait enfin laissé vaquer en paix. Mais là n’était pas l’origine de ce renfrognement.

Il gronda dans sa barbe, regrettant de ne pas s’être envoyé un nuage de polyendorphes à Kitay Gorod, où il était ‘descendu’, et se mit à avancer en s’aidant de sa canne dont il n’avait aucune utilité réelle, sinon défensive. L’homme mûr au port altier devint progressivement un vieillard à l’impressionnante carrure, qui s’effondrait sous le poids des maux et des ans. Il ralentit la cadence en raccourcissant ses foulées, tassant sa stature, rentrant son cou solide dans l’encolure déployée du manteau, tandis qu’il empruntait l’allée principale, pour se fondre dans la foule des chalands. Péniblement il louvoya jusqu’à hauteur d’un couple de riches citoyens flaggés dans ses dossiers, manifestement bien renseignés, cette fois du moins, et il fit mine de trébucher. Sa main gantée recouvrit sans heurt l’épaule de la jeune femme, enceinte. Son compagnon s’était précipité pour relever le coude du respectable inconnu, afin qu’il ne chutât point, et l’on s’excusât à grand renfort d’embarras et de félicitations pour l’heureux évènement. Avec un peu de chance, l’évènement serait heureux. Et l’enfant capable d’encaisser du 0.4 mSv/h en exposition prolongée sans souffrir de dommages cellulaires. Encore fallait-il que l’enfant vive, ce pourquoi le choix des cobayes se portait sur des familles bien nourries.

Xénon reprit son chemin en faisant disparaitre l’injecteur dans une poche intérieure de sa veste, sous le manteau gris de belle étoffe. Il n’accélèrerait le pas qu’après avoir disparu à son tour derrière un vantail mobile, pour débouler sur le quai, et remonter l’allée principale en coulisses. Des miliciens postés foncèrent en sa direction, sans l’interpeller, tout en furtivité pour ne pas troubler la sérénité du libéralisme, et sans s’arrêter ni ralentir le pas, Sokolov brandit sous leur nez, les tenant à distance de bras, le titre de séjour fraichement délivré et la plaque d’accréditation du Général. Le passe lui permettrait de franchir jusqu’aux derniers cordons de sécurité des QG de stations et il anticipait le jour où sa possession se solderait sur une arrestation, sans que jamais il eut été question de trahison. Mais d’affaiblissement. Car il n’y avait pas de loyauté dans le pouvoir. Aussi, la brève entrevue partagée avec Vladimir Ivanovich la veille même avait tout pour lui déplaire. Adaptation, évolution et transgression. L’on pouvait transfecter, couper, remplacer, inactiver, introduire et recombiner autant de gènes qu’on le souhaitait, mais l’on ne coupait pas la tête. Valery Spiridonov, du moins son charlatan de neurochirurgien, le savait très bien. Et Kir Sokolov voulait garder la tête de Vladimir Spiridonov à sa place, sur les épaules de la Hanse.  

*
Le 09/06/2046, Paveletskaya.

Un froid s’était installé, Xénon l’observait au niveaux des pommettes, sans le fixer, car il était en colère, le dossier à demi rangé dans la mallette d’alliage renforcé, qu’il portait en bandoulière, dans une grande besace de cuir. Les deux hommes étaient restés debout, entre le bureau de chêne massif et le salon aménagé, là où Spiridonov l'avait maintes fois reçu. La retraite n’existait pas pour des éléments de leur trempe, non, il n’y avait rien de tel sinon une réaffectation, un saut sur l’échiquier, la prise d’une tour. L’échange silencieux se poursuivait, le Boucher perdit un grondement d’agacement embarrassé, une once de crainte trahie en un léger replis commissural, tandis que Xénon tentait d’identifier l’origine de la résignation de son interlocuteur, et passait en revue son réseau de relations labyrinthien, à la recherche d’un indice.

« Les américains ont un diction, there’s no turning back », fini-t-il par dire, détachant lentement ses mots, faisant rouler les phonèmes, et coupant l’anglais au couteau bien qu’il le parle encore parfaitement. Il relève les yeux au dernier moment, le regard ophique, scrutant son homologue.
« Et c’est bien pourquoi je hais ces fuckin’ américains. »
Un nouvel échange éclair, fait de micro gestuelle et de silence. En vingt ans, Kir ne l’avait jamais entendu jurer en anglais, ni même pour plaisanter. Le général tique subrepticement.
« Allons, Ivanovitch, tu n’es pas si vieux que ça. » De fait, Spiridonov était son cadet.
« Eh, tu as pourtant l’air bien plus jeune que moi, ne l’oublie pas. »
Le silence, à nouveau, qu’un soupir nasal d’ulcération vient briser. Kir ne le croit pas, mais il ne se voit pas vieillir non plus, persévérant sans se fatiguer des objectifs insaisissables, obsessionnel, et paranoïaque, à raison.
« Pas autant que ton poulain. » Il fait un effort, les traits de son visage se délassent, son regard s’humanise et se réchauffe. Il fait semblant, il n’est pas dans son élément. Les pions ne sont pas faits pour se déplacer tous seuls, une main invisible est à l’œuvre. Les américains. Un nom baptismal de son cru, donné aux visiteurs qui allaient et venaient depuis la surface, d’abord en représentants, ensuite en gros camions emplis de cargaison. Dans la tour de Babel, le langage vernaculaire l’emportait. « Bien. » le Général n'avait pourtant rien ajouté. «Où est-il ? » Kir se retient de demander s’il doit se rendre d’abord à la maison close pour le trouver. Car Vladimir lui répondrait sans hésitation qu’il n’avait eu besoin d’excuses avant, pour y aller. Et le premier se verrait confirmer que le second le met sous surveillance lorsqu’il circule dans l’anneau, et le second reconnaitrait que le premier avait un registre sur ses hommes. Evidemment, les deux vieux loups soupçonnaient l’état de fait, et avaient également conscience des informations tronquées en leur possession. Sokolov était insaisissable, et Kadochnikov, un directeur de services secrets.

Un grognement offensé pour toute réponse, Spiridonov balaie d’un geste la question. Il sait que Xénon sait parfaitement où trouver Pavel Kadochnikov. Au point qu’il n’ait pas même pris la peine de le nommer, ni de l’orienter vers son nouvel interlocuteur.
« Nous nous reverrons », promet le technocrate en un bas grondement. Promesse ou menace recevant un hochement de tête en retour, Spiridonov appuie son regard sur le sien, l’air grave.
En ce dernier échange se concentraient toute la franchise et la sincérité dispensées dans l’entrevue.

*

Les soldats le suivirent sur plusieurs mètres, le temps que l’information atteigne l’hippocampe. Ce n’était pas tous les jours qu’un diplomate étranger brandissait la plaque du Général. Kir n’en reconnut aucun. Des militaires protégeant les intérêts capitalistes étaient pour lui des miliciens. Même les colporteurs rouges, avaient du milicien en eux bien qu’ils l’ignorent. Les pans de son manteau volaient, la canne tapait à peine le sol et il allait à grands pas, empruntant les corridors balisés, là où circulait le plus fort des troupes en uniformes de la station, prêtes à débouler à la moindre alerte en plein espace public, au travers de coupe-feux. Enfin il franchit les derniers points de garde, monta les marches bien plus lentement qu’il ne le pouvait, sans se précipiter mais sans se tenir à la rampe non plus. Le bureau privatif du chef de station était proche. Ne pas montrer sa force, être sous-estimé, lenteur factice ajoutée à l’insupportable ralentissement civilisationnel métroïde, la loi de Moore avait du plomb dans l’aile.

Le Polkovnik était déjà au courant de la venue d’un facilitateur, d’un diplomate, d’un technocrate, ou d’une huile, peut-importait l’information délivrée. Le titre de séjour en sa possession l’identifiait comme Timur Zakharovitch Nechayev. Il avait remarqué les hommes qui le suivaient, puis deux éclaireurs, civils dans les coulisses, qui s’étaient détachés, le précédant au trot martial, avant que l’un d’eux ne revienne, rapportant probablement les consignes aux autres. Interminable rucher au bourdonnement continu, drones obéissants et dépassionnés, incorruptibles. Inoculables toutefois. Personne devant la porte, du moins nul agent qui ne se laissât voir, alors Sokolov cogna le marteau du heurtoir contre le fer battu, signalant sa présence. La figure composée d’une expression amène, indéchiffrable, un sourire sibyllin sous l’argent taillé de sa barbe, l’œil titanite fait d’ambre trop claire pour qui avait vécu un quart de siècle en surface. Les cicatrices n’étaient pas camouflées, sa mise était simple mais d’une facture enviée, manteau-veste-chemise, un pantalon cargo anthracite, rompant presque l’harmonie, et des chaussures de sécurité, pour emprunter les endroits indiscrets. La canne inutile, sur laquelle il s’appuyait, et la besace qui aurait pu paraitre immense, eût-elle été portée par un homme de moindre constitution.
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le Sam 16 Juin - 21:26
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Age :: 39 ans
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Surnom :: Pasha
On frappa à la porte. En guise de réponse quasi-immédiate, celle-ci s'ouvrit en un grincement caractéristique, dévoilant la stature imposante d'un homme qui, jadis, fut certainement un solide gaillard. Il se tenait droit sur sa canne, indéchiffrable.
Les nombreuses cicatrices, profondes, qui ornaient son visage témoignaient d'un passé sans nul doute brutal, et avertissaient quiconque en aurait douté à la manière de panneaux lumineux, clignotants et signalant un danger.

Les regards se croisèrent, les individus se jaugèrent. Et chacun tira ses propres conclusions de ce premier face à face.
L'homme, dans la force de l'âge, lui faisait face et lui bloquait l'accès. Il se tenait là devant lui, dans l'encadrement de la porte, ne laissant aucun sentiment, aucun jugement transparaitre.

"Zrdavsvuitié. (Bonjour) Vos documents ?" Lança l'agent de protection d'un ton neutre. Le grand blond au regard de braise porta son attention sur le titre de séjour délivré par les autorités de l'Anneau, tamponné par le général en personne. Il passa une main délicate sur sa barbe naissante et répercuta aussitôt les informations de vive voix : "Timur Zakharovitch Nechayev, mon colonel."

Malgré les multiples cordons de sécurité rassurant la population, les dizaines de militaires et d'agents -formés à la neutralisation de toute menace avérée- grouillant dans l'immense bazar qu'était devenu Prospekt Mira, certains n'en restaient pas moins méfiants. Et le colonel en charge de la station avait fait de cette méfiance son alliée la plus efficace.
Le fou désirant attenter à la vie de Pavel Alexeïevitch Kadochnikov n'en ressortirai pas vivant dans sa tentative, et connaitrait probablement une fin douloureuse avant même d'avoir croisé son regard.

"Izvinitié, pojalsta (je suis désolé) : je dois procéder à une fouille avant de vous laisser entrer. Simple mesure de sécurité."

"Laissez, Ivan Pavlovitch, je l'attendais." S'éleva alors une voix, calme mais autoritaire, tirant son origine d'un lieu encore inconnu du visiteur. Le garde du corps s'effaça, dévoilant d'un bras tendu et d'une paume ouverte, le bureau du chef de station.

Le lieu était sobre. Simple. L'agencement et l'ameublement de la pièce contrastaient formidablement avec le style décoratif de la bourgeoisie métropolitaine : l'homme n'avait que faire d'étaler ses richesses.
Au centre, de part et d'autre d'une table basse circulaire, trônaient et s'opposaient deux confortables fauteuils en cuir de porc, made in metro, que le colonel désigna à son tour d'une paume ouverte et tout aussi hospitalière. Plus loin, le secrétaire en chêne massif que l'officier supérieur venait tout juste de quitter et, au fond de la pièce, l'unique élément décoratif du bureau hexagonal, accroché au mur : le symbole de la Confraternité des Stations de la Ligne Koltsevaïa, le drapeau de l'une des plus puissantes factions gouvernant les cendres de leur civilisation. Le cercle brun, ornant l'épaisse toile de tissu beige, symbolisait l'Anneau encerclant le centre des réseaux souterrains de Moscou.

"Laissez nous un moment, agent Spektor. Je dois m'entretenir à huis clos avec notre invité."

D'apparence bénigne, cette phrase était pourtant lourde de sens. Le colonel n'employait cette expression que lorsque sa méfiance atteignait des sommets. Seuls ses plus proches agents, incorruptibles et membres de Vityaz, -se comptant sur les doigts d'une main- étaient dans la confidence. Il fallait traduire : "Si je ne raccompagne pas le VIP sous 20min, abattez-le."
Vingt minutes, donc. Le temps était compté : mieux valait ne pas se perdre en banalités.

"Je vous en prie, mettez-vous à l'aise. Alcool ? Thé froid?"

Kadochnikov prit place sur l'un des fauteuils en cuir épais, effleurant de sa main la matière poreuse et extrêmement résistante, puis entreprit de servir son invité.
Enfin, il brisa les mondanités d'un banal échange entre deux bureaucrates : car les deux hommes n'avaient aucunement l'air de bureaucrates. Et cette conversation n'était en rien un échange classique et conventionnel. Le colonel tira la première cartouche, impassible.

"Bien, Timur Zakharovitch. En quoi pouvez-vous m'être utile ?"
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le Mar 19 Juin - 12:53
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Age :: 58
Patronyme :: Timurovich
Surnom :: Xénon
Le timbre de sa voix ne retentirait pas en réponse aux salutations de rigueur. Le sexagénaire s’économisait au maximum et le détail de sécurité du colonel n’avait pas besoin d’en identifier les nuances pour l’instant. Lorsqu’il descendait uniquement pour des questions d’étiologie ou d’étude suivie, Sokolov se grimait et se rendait méconnaissable. Il camouflait ses cicatrices, portait des lunettes, se teignait les cheveux ou se coiffait d’autant de couvre-chef différents qu’il pouvait en trouver. De la mascarade surgissaient les fléaux, et plus rarement le salut. Mais pas cette fois-ci. Il était en visite officielle. Officiellement officieuse, ou officieusement officielle. Alors il tendit le titre de séjour en laissant la plaque dans la poche extérieure de son manteau. Mieux valait ne pas ranger dans les plis intérieur de sa veste des documents susceptibles d’être brandis à tout moment, devant les miliciens prompts à répliquer sur un malentendu. A la mention de la fouille, il acquiesça d’un hochement de tête infime, fermant lentement les yeux. Lorsqu’il les rouvrirait, une lueur bleuté dérangeante, pulserait faiblement de l’ambre jaune, et le rai du serpent se jetterait dans le brasier en vis-à-vis.

Il n’eut pas besoin de s’exécuter. Le poulain du boucher, délivrant les ordres, était bien mieux avisé et les épargna tous deux d’une déroutante confrontation. Quand bien même, le garde n’aurait rien eu à lui reprocher, et le temps que la déroute se dissipe, Xénon serait entré. Mais la dangerosité du chercheur ne provenait ni de ses automutations, tel le pandoravirus modifiant ses propres gènes pour l’évolution, ni de l’histoire que racontaient ses cicatrices, à moins que l’attaque d’une femelle gorille eût quelque chose d’impressionnant. Xanthippe à l’intelligence aigüe s’était elle-même crevé les yeux pour échapper au contrôle de son protecteur et bourreau, et dans un accès de rébellion l’avait sauvagement attaqué. Qu’à cela ne tînt, Sokolov ne l’écarta point et poursuivit sa marotte avec les bons vieux procédés optogénétiques à l’ancienne, actionnant les pompes à protons en branchant la nanofibre optique directement sur les neurones.
Ivan Pavlovich, venait de l’appeler son chef. Spektor, compléta-t-il mentalement.
Depuis quand le colonel était-il au courant du retrait de Spiridonov, l'était-il même ? Lequel d’entre eux avait été averti le premier ? Cette considération seule, pouvait orienter ses suppositions et faire basculer ses conclusions. Un appel à l’aide, ou une sentence de mort.

Il s’avança sans un dernier coup d’œil pour l’agent et rencontra le colonel d’un regard mesuré, illisible, mais non pas austère. Un sourire infime, toujours, à moins qu’il ne s’agisse d’une grimace sibylline, perpétuellement étirée, comme si plus rien ne le surprenait, ou au contraire comme si tout l’étonnait sans cesse. Il détourna le rai ophique de la figure impassible, non pas en fuyant, mais par détachement, et prit connaissance des lieux en un tour d’observation, remarquant la sobriété de l’endroit. Peu de recoins, peu de décors, mais suffisamment de surface et de contreforts pour y loger un micro espion.

*
La veille, il avait su que quelque chose ne tournait pas rond au moment même ou Vladimir l’accueillait. La tête qu’il lui présentait. Et tel un cyclone, il s’était mis à tourbillonner dans ses quartiers, passant les mains sous les rainures des meubles, posant le genoux à terre pour fouiller partout, le général sur les talons. Enfin, pour qui me prends-tu ! avait-il sèchement aboyé. Et tout en décollant un cadre du mur, Xénon avait répondu entre ses dents : Pour quelqu’un que je ne connais plus. Mais il n’avait rien trouvé, et enfin, le serpent fit face au loup, prêt à sortir le dossier brûlant de la dernière épidémie. La clef, les coupables et les bénéfices obtenus pour les autres parties, moyennant un maigre service qu’il s’apprêtait à lui demander. Mais le général l’avait interrompu d’un geste sans équivoque, main levée et paume à plat, dans un signe qui ne trompait pas. Il ne voulait rien savoir ni ne pouvait vouloir savoir ce dont il en retournait. Et c’est alors qu’il lui annonçait son départ à la retraite.
*

Au milieu de la pièce, Sokolov s’était immobilisé et achevait son tour de reconnaissance visuelle. Un sourire intérieur, au choix de mots du colonel qui s’adressait à Spektor. Menait-il souvent des entretiens confidentiels à portée d’oreille de son détail de sécurité ? Il en doutait. En revanche, certains interlocuteurs du colonel ne ressortaient pas par la porte d’entrée. D’un signe de tête négatif, mais non dénué de reconnaissance, il refusa les proposition de désaltération. Le son de sa voix n’avait toujours pas retenti lorsqu’il s’assit à la suite de son hôte, avec une demi-seconde de latence, s’aidant de sa canne. Le moelleux du fauteuil s’enfonça sous son poids, sans qu’il ne se soit délesté de sa besace. Et tandis que le colonel lançait les réjouissances, Xénon sortit de l’intérieur de sa veste cette-fois, un bout de papier soigneusement plié qu’il fit glisser sur la table basse, en se penchant fort lentement tandis qu’il fixait son hôte droit dans les yeux cette fois, d’une grave intensité.

A quand remonte la dernière dératisation de votre bureau ? Une seule question griffonnée d’une écriture fine aux lettres coupantes, de courte amplitude. Une écriture de scientifique.

Tout dans le retrait du général tenait du presque vu, de l’effondrement de la fonction d’onde, lorsqu’il ne s’y attendait plus. Une narration était remontée jusqu’à lui, à l’orée de la crise. Le président du corps législatif de la Confrérie devait être remercié pour son ingérence, et tirer sa révérence. Le général, loyal aux intérêts de sa faction, n’était pas concerné, les cerveaux des armées étaient souvent sous-estimés. Car le conseil à la tête du kombinate – de la confrérie, ne se séparerait pas de sa poigne de fer. Un marché libre, dans une enceinte blindée. Non, ce n’était pas bon signe : il avait été mis à la retraite, et l’épidémie représentait une raison plausible. La narration était restée, la cible avait changée.
Xénon l’avait pourtant informé avant que le fléau n’arrive. Trop tard, assurément. Parce qu’il n’était pas libre d’interférer avec les mystères de l’empire. Une punition, une démonstration de pouvoir : nous pouvons ruiner votre économie et décimer votre population. La table des négociations en avait été déséquilibrée, et très maigres avaient été les bénéfices expérimentaux de la catastrophe. Pour cause, le vaccin était déjà produit et n’était toujours pas en circulation, les doses stockées à la clinique clandestine de Kitai Gorod. Il y viendrait, si le colonel coopérait. La Hanse était son terreau personnel d’améliorations néolutionistes, à l’abris de la convoitise des brahmanes de Polis : Sokolov avançait bien plus vite seul dans ses labos, moyennant de temps à autres de se laisser mener en bateau par les gouvernementaux. Son intérêt allait de pair avec la prospérité de l’Anneau, dont les tunnels se couvraient parfois de signes pariétaux. Mais cela, Kadochnikov ne le savait probablement pas encore.

Après un instant de silence à lire et déchiffrer le visage marmoréen qui lui faisait face, l’impassibilité comme plus bas degré du camouflage de la pensée, Sokolov parla enfin. Le chef des RSI était maintenant averti des soupçons qu’il entretenait quant à la nature forcée du congé de leur connaissance commune. Par la simple mention d’un possible espionnage de ses propres services, arroseur arrosé.

« Tout dépendra de ce que vous êtes prêt à reconnaitre et à traiter de front. Ce qui m’amenait à Paveletskaya n’a rien de plaisant et doit être adressé dans les plus brefs délais. »
Il s’était renfoncé dans le dossier du fauteuil et ne souriait plus. Le timbre de sa voix était une basse fondamentale vibrante, reposante en dépit de la teneur de son propos. Il secoua la tête.
« Mais la donne a changé. Ainsi l’ordre des priorités. Et la question que vous devez vous poser devient… ce que vous pouvez faire pour notre ami commun. » Il dit et marqua une pause, appuyant son regard solaire dans la forêt d’émeraude fossile avec un calme tel qu’il paraissait ne pas être concerné le moins du monde par les évènements.

Les éléments de la trempe de Spiridonov se donneraient la mort avant de trahir. Mais passé un seuil d’implication, la mort ne pouvait interrompre ni ralentir l’engrenage des machinations. Alors, il fallait rester en vie, obtempérer et courber l’échine dans l’objectif de la riposte. Et mieux valait trouver un moyen de l’indiquer à de potentiels alliés. Le langage était codé, dans ce bureau comme dans celui du général. Déchiffrer le sous-texte était une seconde nature, une télépathie pour qui évoluait assez longtemps dans les affaires internes. Les affaires infernales. Une balle dans la tête était tout ce qui ne demandait plus ample traduction. Et en cet instant, Xénon venait donc de conseiller au colonel de faire surveiller le général.
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le Lun 25 Juin - 13:43
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Kadochnikov plissa les yeux et haussa un sourcil interrogateur à l’attention de son invité. Il tendit lentement le bras vers le morceau de papier.
L’inconnu assit face à lui commençait décidément à l’intriguer, seconde après seconde. La mise en scène elle-même s’avérait intéressante : deux géants massifs –en comparaison avec les dernières générations moscovites-, de gabarit similaire et qui s’appréciaient du regard ; campés, à égalité, chacun dans un fauteuil en cuir identique, comme deux parties campant chacune sur sa position. Mais l’entretien n’en était pas encore au stade des négociations. Et le colonel n’offrirait rien tant qu’il n’aurait pas plus cerné le bonhomme, tant qu’il n’aurait pas découvert la raison de cette visite.

Un large sourire se dessina alors sur les lèvres du colonel à la lecture de la question manuscrite. Ou peut-être était-ce la méthode employée, et les relents de guerre froide et de romans d’espionnage qui en découlaient ?  Son invité ignorait encore beaucoup à son sujet, sinon il ne se serait probablement pas donné la peine de poser pareille question. Le dernier homme à avoir tenté de mettre son bureau sur écoute avait été pris la main dans le secrétaire. Kadochnikov en fit une affaire personnelle : gardant un calme déconcertant, il l’avait lui même interrogé, puis torturé –ou bien était-ce l’inverse ?- et enfin, lorsqu’il eut obtenu les réponses à ses questions, il avait mis fin aux souffrances du malheureux. Souhaitant avant tout faire passer un message aux responsables de l’indiscrétion, il avait ensuite soigneusement découpé les oreilles de l’espion et les avaient placées dans un coffret, accompagnées des dits-micros. Le coffret fut livré peu de temps après et déposé sur le bureau du concerné, bien en vue.
Le message était clair : il n’y a pas de place dans ce métier pour l’amateurisme. L’éternel dicton prenait alors tout son sens : « Pas vu, pas prit. Prit : pendu. »
Depuis, la mise à l’écoute du bureau du chef de station avait été abandonnée, au profit de pièces plus…accessibles. Les fouilles n’avaient pourtant pas cessé, et la technologie à disposition, pointue, ne laissait aucune marge d’erreur quant à la découverte de matériel d’espionnage. Le bureau du colonel était une zone sûre, il en avait la certitude.

« Vous pouvez parler librement et sans détours, n’ayez crainte. » Confirma l’officier supérieur, effaçant son rictus et regagnant son air le plus sérieux.

Cependant, aucun détail ne lui échappa : sans vraiment analyser l’écriture en profondeur, elle lui apparaissait clairement « distinguée ». L’homme devant lui n’était pas un quelconque diplomate, pas un classique et banal « honorable correspondant ». Certainement pas un militaire -bien qu’il en eut le physique-, Kadochnikov le rangerai désormais dans la, néanmoins vaste, case « érudit ».

Mais qui diable était cet homme ? Lors de sa prise de pouvoir dans les renseignements -il y a de cela quelques années-, le colonel avait gravé dans son esprit toutes les têtes dignes d’intérêt, passé au crible toutes les factions : politicards, hauts responsables en tous genre, corrompus ou non. Aucun homme, aucune femme ayant  le moindre soupçon de pouvoir n’avait été épargné. Il avait depuis fait constituer une multitude de dossiers les concernant, avec les points faibles et le prix de chacun pour s’assurer de leur « coopération ». Peu d’hommes en ce monde ne pouvaient être achetés : biens matériels, vivres, chauffage, services, responsabilités permettant une accession rapide et certaine au pouvoir…la Hanse disposait de moyens colossaux et Kadochnikov, marchant sur les pas de son prédécesseur Spiridonov, avait su tirer parti de ces moyens, et n’avait pas hésité une seule seconde à franchir les limites de la légalité et de la moralité pour arriver à ses fins.

Malgré cela, il avait devant lui un visage, un personnage que l’on ne pouvait oublier. Un personnage, d’après les dires du général, qu’il fallait craindre et respecter ; mais qui baignait également dans un flot de mystère.
Et c’est en plongeant ses yeux dans ceux, ambrés, de ce fameux Timur Zakharovitch, que la connexion synaptique se fit soudainement, reliant les neurones entre eux. Sur le chemin du retour, peu de temps après la convocation surprise du général, le colonel Kadochnikov éplucha attentivement les différents dossiers offerts gracieusement par ce premier et avait tenté de comprendre, en vain, l’importance du dernier lègue de cet homme à son fils adoptif. Le voile commençait pourtant à se lever concernant l’un de ces dossiers et Pavel, le portrait photographique d’une jeune femme en tête, comprit que le vieux loup n’avait pas tiré sa révérence sur un fond d’ingratitude. Il avait déjà vu ces yeux, ce regard : aucun doute là-dessus, il y avait bien un air de famille. Il creuserait la question rapidement et obtiendrait la réponse, comme toujours.

L’homme avait parlé. Ce diplomate érudit, ce facilitateur mystérieux qui en savait décidément trop, entretenait donc de sérieux soupçons à propos des services secrets de la Hanse et d’une infiltration probable ; allant même jusqu’à remettre en cause la loyauté du général, et par conséquent les fondements, les principes et les croyances de toute une vie, entièrement dédiée aux intérêts de l’Anneau.

« Je comprends et partage vos inquiétudes », avait-il répondu. « Je me chargerai personnellement d’enquêter sur les raisons de…ce départ à la retraite précipité. »

Après tout, les soupçons de ce Timur Zakharovitch étaient peut-être fondés. Vladimir Ivanovitch avait faibli, c’était un fait : il ne se serait jamais retiré, autrement. Mais peut-être avait-il été piégé, trahi par l’un de ses nombreux flirts avec la clandestinité, avec la corruption et l’immoralité, précipitant cette retraite. Toute une vie de péchés, bien qu’entièrement dévouée à de nobles intérêts, devait tôt ou tard être assumée.

Il était hélas trop tard pour en avoir la certitude : le général avait enclenché la machine, et rien n’arrêterait cette dernière désormais. Un élément venait cependant de se confirmer : au vu de ses dires, le mystérieux érudit n’était pas dans une confidence totale et sans restriction, et cela expliquait probablement sa fausse –du moins incomplète- interprétation de la situation. Le général n’aurait jamais trahi volontairement, et était suffisamment précautionneux pour ne pas se faire avoir comme un débutant. Spiridonov a toujours été un homme méfiant, au moins autant que son fils adoptif, et l’homme pensait non seulement, mais était prêt à tout. Absolument tout. Si erreur il y avait eu, elle aurait été réparée, a minima amortie.

Ainsi, l’homme qui avait œuvré toutes ces années dans l’ombre, l’homme qui, masquant son visage et son identité, modifiant jusqu’au son de sa voix à travers divers accents, se jouant par la même occasion de sa propre famille ;  celui qui avait interrogé, torturé, exécuté tant de prisonniers, savait qu’il devrait certainement respecter l’un des principes fondamentaux de l’unité Zenit le jour venu. L’unité secrète, à laquelle il avait insufflé la vie et certaines de ses convictions les plus profondes, dont certaines actions restaient encore à ce jour inconnues des politiciens et hauts responsables les plus puissants de l’Anneau, obéissait à un ensemble de règles orales et de lois qui lui étaient propres et qui n’étaient révélées qu’à ses membres.
Protocole de sécurité ultime en cas de situation désespérée, la mesure la plus extrême de ce crédo était, assurément, le don de soi.

Si ce n’était pas déjà fait, cela ne tarderait pas : les dernières heures du général approchaient à grand pas et l’homme devait avoir barré la plupart des tâches à accomplir sur sa longue liste. Premièrement, donner ses instructions, offrir sa confession officielle et officieuse selon les éléments concernés : ses lieutenants, les fameux « Likho » et « Kot Baïoun », les divers généraux et officiers lui succédant, tel que le colonel Kadochnikov et enfin, aux mystérieux VIPs, dont le fameux « Timur Zakharovitch » faisait apparemment partie.

La dernière étape de la liste : le sacrifice ultime. Le suicide par empoisonnement. La fameuse capsule de cyanure pré-apocalypse avait laissé place à un poison tout aussi efficace, mais indétectable. Le corps du général serait probablement découvert tôt dans la matinée : inerte dans son fauteuil, un verre contenant sa vodka favorite à proximité. Une crise cardiaque, sans nul doute.
L’objectif ? Ne laisser aucune trace, aucun renseignement susceptible d’être utilisé contre la Hanse. Quand la vieillesse pointe le bout de son nez et que l’homme commence à faiblir, à devenir vulnérable ; lorsqu’une erreur est commise et peut grandement mettre en péril les intérêts de la faction, il faut éliminer tout risque supplémentaire. Certains hommes en savent trop, et le savoir devient vite dangereux dans le milieu des renseignements.

L’affaire serait classée rapidement, l’officier général pleuré, salué et reconnu en silence par ses pairs comme héros de la faction. Certains hommes de l’unité Zenit songeraient peut-être même à faire remplacer le nom de la Paveletskaïa par le sien, mais n’en feraient rien. Spiridonov avait grimpé les échelons dans l’ombre, il rendrait les armes dans l’ombre : c’était la règle.

Le colonel savait, évidemment, mais n’en laissait rien paraitre. En quittant le bureau du général un peu plus tôt, ayant prit conscience des éléments et de ce que cela impliquait, il eut tout de même un léger pincement au cœur en repensant à son mentor ; mais sa propre soif de pouvoir et ses propres ambitions reprirent rapidement l’ascendant. Kadochnikov avait déjà fait son deuil, une décennie plus tôt, et la place qu’avait occupé son protecteur et père adoptif « Vova » appartenait depuis longtemps au passé. Place au présent désormais, place à l’avenir : "Le roi est mort, vive le roi".


« Vous parliez d’une urgence déplaisante. Je vous écoute. »

L’émeraude s’opposait toujours à l’ambre, pourtant sans aucun signe ni intention de défi. La question du général et de la possible trahison –de la tentative de défection- serait traitée dans les plus brefs délais ; mais l’homme qui actuellement faisait face à Kadochnikov n’était pas venu pour cela. Aussi, le colonel reprit presque aussitôt, calmement :

« Quoi que vous demandiez en échange de vos informations, je suis certain que nous arriverons à nous entendre. »
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le Dim 12 Aoû - 12:36
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Surnom :: Xénon
Le savoir est un fardeau qui, à fortes doses, pétrifie le cerveau. Immobilisé dans un flux d’hypothèses évolutives en perpétuel recalibrage, l’état de superposition quantique, vibratoire, d’un empilement d’informations probabilistes sécrétées par inférence. Polymérisation et dépolymérisation des microtubules dans les neurones. L’indécision. Une saturation devant l’infinité du détail, dendritique et fractal, l’impossibilité de respirer au risque de perdre, dans le battement cardiaque, le fils de la  pensée. Errer dans l’irrésolution. Et vint l’occultation volontaire, une vision tunnel dénuée de peur et animée par la foi, une croyance momentanément irrationnelle, un pari. Sokolov ferma lentement les yeux, balayant la dernière déclaration du successeur de Spiridonov. Il se présentait avec un investissement et ne reviendrait qu’à la moisson. L’imprudence à exposer sa demande, aussi enrobée fût-elle, avant que son homologue n’obtînt des résultats. Lorsque le moment viendrait, il lui ferait part de son intérêt pour des patients souffrant de céphalées parmi les individus atteint de mutations, mais pas avant. Le jeune loup finirait tôt ou tard par établir un lien avec la manifestation du sombre, et mieux valût que ce fût tard.
Desserrer un écrou, donner un tour imperceptible, et le virus humain dormant, universellement inoculé, se réactivait. Le doute, la curiosité, de la famille herpesviridae, entrainant de dangereux troubles neurologiques, jusqu’aux désordres psychiques. Dépression, bipolarité. Lui en dévoiler suffisamment et trop peu. Pour ne pas ébranler les fondations du monde dans lequel il s’était construit, brisé et réassemblé. Ne pas le rendre fou. Fou de colère, fou d’impuissance.

Une question sur un papier, un calcul d’intégrale déguisé. L’assurance avec laquelle Kadochnikov avait écarté sa suggestion. En miroir, il n’avait pu s’empêcher de sourire à son tour. L’éclatante certitude éclairait le visage intransigeant du Colonel d’une précieuse naïveté, et il perçut l’espace d’un bref instant, l’âme couturée de son interlocuteur. Loyauté. La loyauté allait à la cause, non pas à l’homme, risquée en ce qu’elle s’élevait, intransitive, au monde des idées. Idéologie. Où va ta loyauté, Vladimir. Pour quelle idée vas-tu mourir ? A quel moment as-tu cessé d’être la force monolithique d’une faction immuable pour regarder au-delà ? L’adaptabilité et la plasticité effraient le pouvoir. Les tyrans sont des marionnettes fiables, prévisibles, et tu t’es montré trop habile à négocier. Tu as menacé les intérêts privés des dominants qui proliféraient jusqu’ici dans l’ordre établi. Le savoir te tue. Je suis peut-être ton véritable assassin. Quoi que découvre le Colonel, il devra manœuvrer plus habilement encore. Se montrer faillible, commettre des erreurs aux yeux d’un un public d’observateurs invisibles, dans le meilleur des cas, mais qui de loin mesurait chacun de ses pas. Paranoïa. Il hocha la tête à l’annonce solennelle, confirmant la nécessité de mener l’enquête, n’ayant douté un seul instant que Kadochnikov s’en fût chargé sans qu’il eût besoin d’en faire mention. Relations diplomatiques. Ouvrir le nuancier et montrer sa couleur, prudente communication.


*
Il répétait le pari qu’il fit sur le Général et en attendait une issue différente. Mais la répétition n’était pas la définition de la folie. Tout au plus, une pseudo-itérativité. Changer un paramètre infime, colmater une cassure dans l’intégrité du génome, transplanter et constater la réparation ou l’emballement, la multiplication incontrôlée de la mort cellulaire. Qu’allait-il en être pour toi, Pavel Kadochnikov ? « Kitai Gorod », lâcha-t-il avec une répugnance feinte, fossilisant ses prunelles d’ambre jaune sur son interlocuteur. « Je ne vous apprends pas qu’une clinique clandestine y prospère depuis l’an dernier », lui apprit-il d’un ton dépassionné. « Le virus qui a dévasté l’Anneau est une tragédie inexplicable, eu égard l’existence d’un vaccin. Une centaine de doses produites et emballées, qui auraient pu empêcher l’épidémie s’y trouvait et s’y trouve peut-être encore. » Les dossiers qui étaient en sa possession renfermaient l’identité d’hôtes troyens, ignorant à ce jour leur rôle de vecteur d’inoculation. Lorsqu’il traquait le biomarqueur sur la cohorte de citoyen prélevés, Kir ignorait également la finalité de son étude, hormis la mise au point légitime d’un vaccin. Une recherche terriblement banale pour ses compétences et qui le ramenait quarante ans en arrière. Identifier les porteurs d’une mutation génétique naturelle que les populations humaines avaient développé avant la catastrophe, suivre la protéine de transport jusqu’au gène, isoler les phagocytes friands des souches virales H1N1 et H3N2, cocher une case. Plus ou moins. Trois élus. D’eux, il ne connut qu’une éprouvette de sang. Lorsqu’éclatait l’épidémie, l’insignifiante prouesse lui revint gonflée d’amertume.

La besace était en toile grossière, l’intérieur rembourré d’étoffes diverses dont il extirpa la valise rigide. Une mallette militaire qui en d’autres usages, avait probablement contenu une ou deux armes. Un air faussement blasé traversa sa figure tandis qu’il entrait le code, et il jeta un coup d’œil idoine à son hôte, avant de déclencher l’ouverture. Tous deux savaient qu’il n’était pas là pour le tuer, que ce n’est pas ainsi qu’il aurait procédé. Ni photo ni patronyme sur les trois fichiers glissés dans la surchemise cartonnée, vierge et sans logo, qu’il lui tendit par-dessus la table basse. Il ne dit rien de plus et se contenta de l’observer, perdant la bienveillante décontraction, indéchiffrable, qui détendait ses traits, au profit d’une concentration aguerrie.
Les différents numéros d’identification sur des résultats d’analyses devraient lui rappeler quelque chose. Deux visas temporaires de moyenne durée, attribués par les services de la Hanse. Lui-même avait reconnu l’agencement des ses séries de lettres et de numérotations, les mêmes qui lui étaient délivrées lorsqu’il descendait. Deux visas et un numéro d’identification de citoyen de la Hanse. Le middle-management n’était plus ce qu’il était, et quelqu’un, aux étages du pouvoir, avait été paresseux ou inconscient, rechignant à surcoder manuellement, à moins que la négligence ait été intentionnelle.
D’une manigance à l’autre, un moment de vérité se présentait. Si le Colonel était l’un des responsables de l’affaire, s’il avait lui-même concouru à la chute de son mentor - pourquoi en écarter la possibilité - alors, il devrait être prêt à l’immobiliser. Et ensuite ? Ensuite, il devrait improviser.

Mais l’Anneau était vaste, et les stations nombreuses. Autant de bureaux de sécurité, autant d’officiers. Un chef du renseignement n’aurait aucun mal à remonter les pistes. Identifier les visiteurs sous les visas, s’enquérir de leurs activités aux dates clefs, de ce qui les menait à passer les frontières du grand marché libre, avec qui avaient-ils été en contact. Dans quel cadre s’étaient-ils rendus à Kitai Gorod. Qu’y avaient-ils bu, avec qui s’étaient-ils entretenus, quel besogneux charcutier les avait traités, et pour quelle pathologie ou quelle modification corporelle. Remonter les pistes jusqu’à déloger et découvrir les véritables acteurs de l’épidémie. Ceux qui ont eu intérêt à affaiblir la Hanse ne sont pas ceux qui ont le plus spectaculairement prospéré de la calamité. Une rétribution pour un important marché pharmaceutique qui n’aurait pas été honoré du côté de l’Alliance était l’explication qui lui avait été servie, mais il n’y croyait pas et ne prendrait pas même la peine de l’en informer. Il ne lui ferait pas l’affront de lui apprendre sa spécialité. « La grippe est arrivée avec eux. Ils n’en sont pas morts. Utilisés en tant que mules », précisa-t-il alors, succinct, le scrutant avec intensité. L’un d’entre eux, ou les trois, pouvaient être des citoyens tout à fait respectables, peut-être même influents, dont l’élimination devait être prudemment planifiée. Avec un peu de logique, ils seraient encore en vie.  

*

Mais où diable voulez-vous que je trouve ce… Le sbire avait été forcé de lire le papier et d'y déchiffrer un agencement de syllabes avec lequel il n’était pas familier, ce qui l’humilia et l’énerva un peu plus encore. Kir avait haussé les épaules et nonchalamment répondu que ce n’était pas son affaire, et qu’il ne doutait pas que le Moscow Institute of Physics and Technology resselle encore de nombreux trésors. Ce qui était faux.  A moins que vous préfériez que la thérapie génique de Monsieur T. s’arrête là... J’ai besoin de ce microscope.
Qu’insinuez-vous ?
Je n’insinue rien, je salue votre détermination à faire tout ce qui sera en votre possible pour nous rapporter un HS-AFM.

Il était crucial que cette machine arrive. High-Speed Atomic-Force Microscopy. Après plus de trente-cinq années de bons et loyaux services, l’instrument de la fondation le lâchait. Des spécialistes et des collègues, il pouvait se passer. Pas des machines. L’acheminement d’un nouveau microscope atomique lui prouverait l’existence d’un monde extérieur. Que le monde continuait de tourner, prospère et lointain, et qu’ils sont tous ici tenus contre leur gré, et n’obtempèrent que par la force des choses, dans un syndrome de Stockholm. Le syndrome de Moscou, du métro de Moscou. Qu’un jour prochain viendra la délivrance, que les privations subies ne sont pas en vain, que les sacrifices ne le sont encore moins.
Si ce n’était là qu’une idée, tous ses actes n’étaient que des crimes.
Il avait tenté de dissuader Lesya de quitter les bunkers de la fondation, mais elle s’en était allée dans la grande société du Métro. Il lui fut plus facile de laisser partir Karina et de s’en détacher, car cette fois, il s'y était préparé. Mieux valait qu’il sût se débrouiller seul et ne plus dépendre du savoir de ses collègues et du soutien logistique d’assistants. Pour sauver l’humanité, considérer les hommes et les femmes comme des moyens et des instruments. Des numéros, des formules, des ramassis de chromosomes et des usines mitochondriales.
L’usage de sa faculté, de plus en plus fréquent, de plus en plus maitrisé. Redoutable. L’ignorance des sycophantes et des dirigeants, la fatigue qu’il ressentait à leur cotés. La violence qu’il se faisait pour ne pas tout bonnement les tuer. Instable, de plus en plus instable. Ne lui restait parfois que quelques sentiments fantomatiques, qui étaient aux personnes ce que les phosphènes sont aux choses. Des anomalies, des impressions rétiniennes. Pas d’ancrage dans la concrétude de la chair, le souvenir vague de ce qui doit compter. Non, il ne fallait pas perdre l’idée, car l’idée seule le guidait.
Et de sa progéniture, il n’avait aucune idée.
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