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Lieutenant-instructeur, chef de section du Bastion Vympel
le Sam 31 Mar - 18:34

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Patronyme :: Nikitovitch
Surnom :: Stena
Les arches creuses de Borovitskaya s’étaient emplies d’échoppes et de plans de travail à même les alcôves, leur stands bariolés d’ouvrages tout droit rapportés de la surface. Sous les lumières néons, si violentes qu’elles blessaient l’œil nu des visiteurs étrangers, les stalkers, arrivés depuis Bor-sud, déposaient leur butin poussiéreux. Aussitôt, hommes et femmes se précipitèrent sur les sacs, armés de chiffons et de bombes aérosols couteuses, prêts au dépeçage et au nettoyage des livres. Des cris d’enthousiasmes et des exclamation admiratives s’élevèrent, tandis qu’ils en révélaient les titres à même le sol, n’ayant pu attendre de transporter les marchandises sur les tables. Le dernier ksatriya à avoir franchi le terminal ouvrit sa combinaison hazmat après avoir déposé son sac. L’appareil respiratoire, déjà rabattu sur sa nuque, coinçait la capuche étanche sur ses épaules. Il parut déboussolé, avec son casque sous le bras, créature en réadaptation que ne cessait de harceler un groupe de frelons. Une douzaine de soldats sillonnaient les alcôves et discutaient avec les libraires, quatre d’entre eux se rendirent auprès des stalkers afin de s’enquérir des conditions de surface.

Le lieutenant traversait la grande allée, battant de son pas leste et martial le sol de grès indestructible. Char d’assaut sur sa lancée, il saluait rapidement les militaires présents, prenait connaissance des visages des libraires et des marchands sans s’attarder, l’air amène et déterminé.
Alcibiade.
Au beau milieu de la station, il ralentit le pas et tourna légèrement la tête, sur la droite, puis sur la gauche, échouant à localiser la source de l’appel. L’identité de l’émetteur ne faisait pour lui aucun mystère.
Alcibiade !
Prokhorenko gronda et mit un terme à sa progression. Il se sentit soudainement stupide, grand et visible, attirant les regards tout en cherchant activement sa cible au milieu d'un rucher. Des brahmanes, pour la plupart, en dehors des libraires et des soldats.

« Vous cherchez quelqu’un lieutenant ? » Le timbre médium et rugueux ne laissait pas de doute quant à son possesseur. Il se retourna tout en baissant le menton, rencontrant sans délais le regard soupçonneux du major Lobachevsky.
« Major. Oui. » Il le gratifia d’un sourire pressé puis tourna aussitôt la tête, limier sur les traces d’une piste qu’il était le seul à flairer.
« Ces foutus ascètes en robe de chambre, » fulmina-t-il en observant deux mendiants d’un œil sévère, les identifiant sans aucun doute comme disciples du vieux brahmane fou. Le quinquagénaire trapu, affichait une sempiternelle fausse mauvaise humeur. « Ils sont venus renifler les bouquins, voilà tout. » Leur existence faisait désordre dans la grande Polis, comme jadis, celle des cyniques dans la grande Athènes, la polis originelle.
« Je… » Distrait, Alexandre fit une nouvelle volte-face, avant de prendre congé du major sans autre forme de procès.

Usant du privilège de sa caste et du port de l’uniforme, il passa de l’autre côté d’un étal, traversa les lourdes tentures et tapisseries qui tenaient lieu de parois et se retrouva derrière les alcôves, sous les arches du quai.
A l’autre bout, en direction de la bibliothèque Lénine, remuait la queue miteuse du bâtard de Kudryatsev. Le chien s’élança et attrapa un projectile au vol. Un projectile comestible. Alexandre borda le quai en allongeant le pas, finissant par trotter. Le pied nu du brahmane dépassa soudain du pilier de soutien grisâtre, la couleur de son épiderme s’y fondant presque. Alexandre ralentit et retint son souffle, se préparant mentalement à l’entrevue.

Le vieil homme était assis à même le béton et ne lui prêta aucune espèce d’attention. Devant lui, Alexandre se sentait rapidement friser l’exaspération. Manifester de l’impatience envers une personne sénile n’était pourtant pas dans ses habitudes.  Il le scanna de la tête aux pieds, à la recherche d’un indice sur son état de santé, tout en refusant de se laisser apitoyer. Le brahmane tombé en disgrâce n’avait jamais été en reste pour l’attaquer vicieusement, et de manière imméritée, selon lui. Kudryatsev ne choisissait pas toujours au mieux ses grands moments de lucidité delphique.  

Grand félin devant un cynique, le lieutenant écarquilla délicatement les narines et ferma les yeux de contrition. L’odeur d’ammoniaque refoulait.
« Semyon Romanovich, » l’interpella-t-il sans hausser la voix, le timbre braque, et l’air tout aussi concerné qu’agacé. L’érudit déchu le mettait mal à l’aise, et pas seulement à cause des vicissitudes de la sénilité.
« Alcibiade, » pépia l’ascète, tout en flattant le chien qui venait de s’affaler à ses côtés. Alexandre hasarda un rapide coup d’œil vers le noiraud, conscient que le vieillard le nommait lui, et non pas l’animal. Ce n’était pas la première fois.
« Je ne suis pas Alcibiade. » La remontrance fut expirée, le ton du ksatriya manifestait une lassitude certaine.
« Et je ne suis pas Semyon, » décocha doctement l’érudit, relevant enfin un sourcil blanc broussailleux vers le géant. Son œil cataracté roula à la suite, le fixant sans le voir, ou peut-être en voyant au travers, y lisant son caractère en grande police tracé sur du papier à cigarette.

Chassant une impression désagréable, le colosse perdit ses altitudes héliconiennes et fléchit devant le septuagénaire. Accroupis à la slave, il passa le fusil dans le dos et joignit les mains au-devant, croisant les phalanges jusqu’aux jointures. L’homme détestait les armes et Alexandre ne se sentait pas la patience d’essuyer une énième leçon sur l’industrie militaire, les intérêts de l’oligarchie et les processus de dégradation politique menant inexorablement à la tyrannie.
« Comme tu voudras, » marmonna-t-il en guise de reddition. Il neutralisa toute expression autre qu’un regard résigné. Semyon l’avait appelé, indubitablement. La certitude était ancrée en lui sans qu’il ne la remette en cause, et sans qu’il ne ressente la nécessité d’en questionner le phénomène. La dissociation était une réponse psychique extrême qu’Alexandre pratiquait à son insu lorsqu’il était à court d’explications physicalistes, et dans une situation où le danger n’était pas immédiat.

Semyon s’anima vivement, comme touché d’une raie torpille socratique.
« Ce n’est pas comme je le veux, c’est ce qui est ! »
Alexandre attendrait sagement les retombées ioniques des pulsions de lucidité du vieillard. Parfois, de belles choses en sortaient. Mais il ne put empêcher un mouvement de recul lorsque l’ascète pointa son bâton en direction de la station de la Bibliothèque Lénine, au travers des quais de marchandises.
« Si seulement tu voyais ce qu’est le pouvoir, le pouvoir… se défait, » gronda le fou, excédé. Il paraissait éberlué devant les dockers qui réparaient un charriot de transport de ferrailles, comme si cet affairement même était l’expression ultime de leur ignorance et de leur exploitation. « … Il se défait par la vertu, et la connaissance des passions ! » Son regard blanc revint gifler Alexandre, qui subissait calmement l’explosion. « Qu’est-ce que le pouvoir ? Une passion… Et celui qui le confère, est esclave de la passion d’un autre ! » Il s’était penché en avant, pointant du doigt le militaire, son bâton lui servant alors de levier de guidage et d’équilibre. Puis il reposa la main au sol et la manche du manteau retomba, recouvrant sa maigreur. Il faisait beaucoup plus vieux que son âge.

Sénile, il n’en était pourtant pas moins frustré devant la lenteur des processus de pensées de ses interlocuteurs, lorsque son esprit surchargé percevait encore les choses avec une clairvoyance foudroyante. A moins que le cluster mirobolant de ses librairies mentales fût tellement dense et comprimé, que toute sa raison ne parvenait pas même à s’effondrer sur elle-même, condamnant l’érudit à vivre en une myriade de réalités intriquées, et dans un sentiment omniprésent de déjà-vu. Lorsque ses yeux blancs projetaient leur lumière noire sur l’altérité, y dévoilant toutes les aspérités secrètes comme un philosophe devant Alètheia, le brahmane n’y découvrait jamais rien qui ne lui fût étranger.

L’horloge interne d’Alexandre égrenait les secondes perdues avec une lenteur douloureuse.
« Je t’écoute et je n’ai pas le temps pour un dialogue socratique, si tu as quelque chose à me dire, ne parle pas comme la pythie de Delphes, » tenta-t-il de concilier, le fixant droit dans les yeux cette fois, « …tu m’as appelé, je t’ai entendu. » L’audience de l’érudit, qui fut un comme un précepteur pour Anna, s’était parfois élargie jusqu’à Sanya et Drukhya. Semyon écarquilla les yeux, frappé par un souvenir, ou torpillé par une impulsion mantique, le tableau était le même.
« Non, non, je ne t’ai pas appelé, non ! C’est le kairos qui t’appelles, le kairos… il faut l’attraper, avant qu’il passe ! Vite, dépêche-toi ! » Il jappa d’impatience devant l’exemplaire d’ingénuité massif qui se tenait accroupis devant lui. Alexandre se prit le visage dans les mains et se massa les tempes du bout des index, immense et brave bête prostrée, harassée par un chien fou. Semyon se ressaisit et ânonna sombrement :
« Connais l’homme et défait ses passions, connait la créature, et défait ses pulsions. » Et ce disant, il lui assena un coup de bât sur l’épaule droite, puis un autre et un autre encore. A l’endroit précis de l’hideuse cicatrice, large et rose, le derme pas tout à fait blanchi. Les arpions acérés du bibliothécaire l’avaient crocheté à l’épaule, depuis le haut du pectoral jusqu’à l’omoplate, manquant de peu de lui arracher le bras. Mais la marque de sa confrontation était présentement recouverte de deux couches d’étoffe.

Les propos du brahmane éveillèrent enfin son intérêt. Il tenta de remettre son ingérable interlocuteur sur les rails, priant pour que le fils de sa pensée ne disparaisse pas dans un enchevêtrement de conseils décousus. Un air concentré forcit les traits de son visage, son front se froissa.
« La créature, Semyon, connaitre la créature… »
« Mon nom n’est pas Semyon ! Et tu deviendras un tyran, Alcibiade, si tu refuses de te connaitre, un TY-RAN ! »
Le vieil homme venait de lui aboyer dessus mais il ne se démonta pas pour autant ; en guise de compromis, il lui concédât temporairement la reconnaissance de sa marotte.
« Le bibliothécaire… Diogène… » Encourager les délires psychotiques ne faisait généralement pas partie de ses méthodes de gestion de crise.
« Le savoir… Il faut connaitre la créature… et défaire le pouvoir ! »
« Comment. »
« C’est dans l’ouvrage ! Ah ! Par Zeus ! Anya a toujours été beaucoup plus rapide que toi ! Le Kairos t’échappera et elle partira sans toi ! » glapit l’ascète, agitant ses membres grêles et son bâton dans un accès de vivacité surprenant. Alexandre évita quelques coups de bât en inclinant la tête et en renversant la nuque successivement, avant de se redresser. Parce qu'il venait d'être congédié.

*

Alexandre s’éloigna, l’esprit retourné. L’effet torpille du vagabond le laissait souvent en état de perplexité. Réapparaissant sur l’allée principale, il secoua la tête et accéléra le pas. Il se mit à courir à vitesse modérée, cherchant à s’éclaircir les idées. Connaitre les bibliothécaires et défaire leurs pulsions ? Les neutraliser ? Des recherches écrites sur le sujet, un ouvrage. Anna.  Avant qu’il ne le sût, ses pas le ramenèrent en direction d’Arbatskaïa, et l’horizon du paysage souterrain s’élargit devant lui, rutilant de majoliques et d’éléments constructivistes. Il emprunta une succession de tunnels de services et de couloirs étroits avant de débouler non loin du centre médical, pour s’arrêter subitement dans son élan. La brahmane était là, descendant promptement les degrés du grand escalier. Il l’observa un instant de trop, la silhouette agréable d'Anna se laissant plus facilement contempler que les sophismes imbitables de Kudryatsev. Mais leur énigme résonnait sous son crâne.

« Anya ! » L’écho de sa voix ricocha sur les hauts murs, vibrante et autoritaire, et il rejoignit la jeune femme au pas de course, lui faisant barrage de sa carrure. En bas des marches, il la dominait encore de sa stature.  Un air de contrariété forcissait les traits de son visage et le regard qu’il lui livra était empreint d’une hésitation manifeste, ses longs cils noirs abaissés sur l’ambre de ses prunelles iridescentes. Il semblait sur le point de l’inviter à diner.
Il se gratta le front avant d’envoyer les mains dans les poches arrière de son pantalon, malmenant le charnu de sa lèvre inférieure tandis qu’il tentait de produire une formulation acceptable.
« Dis-moi, » il grimaça d'embarras et d'amusement mêlés, nez froncé et yeux plissés, la préparant au farfelu de sa demande, et se lança enfin : « … tu aurais entendu parler d’un ouvrage sur les bibliothécaires… ? » La mimique dubitative affichée s’élargit alors en un sourire immense, l’air terriblement désolé. Parce que la genèse de sa question impliquait de se fier au vieux fou. Ce qui, pour lui du moins, relevait de l’ordre du démentiel.
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le Mar 3 Avr - 17:22
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Un frisson l’avait parcouru, langoureux et désagréable, avant même que son surnom ne soit lancé à la volée. Parmi les survivants du métro, il était relativement courant pour que la jeune femme n’ait pas à se retourner d’un bloc. Le timbre de la voix, en revanche, lui fit l’effet d’un fouet claqué à son oreille. Anna s’était retournée d’un bloc, le corps droit et tendu, le regard à la recherche de la silhouette lourde et massive du soldat. Ce fut le pas de course plus leste et agile que ne le laissait penser la carrure qui braqua son attention sur Alexandre. Ce dernier se planta alors devant elle, le souffle léger et l’œil alerte. Un sourire laconique était venu étirer les lèvres de la jeune femme, savourant les centimètres apportés par les marches qui lui permettaient de se tenir à sa hauteur. Voilà bien longtemps qu’il n’en était plus ainsi, songea-t-elle en souvenir de leur enfance. Un dossier coincé sous le bras, elle l’avait interrogé du regard.

Au départ, son air s’était fait circonspect, un poil décontenancé devant l’hésitation du lieutenant. Anna avait toujours apprécié sa parole franche et directe. D’ordinaire, il défiait du regard ses interlocuteurs de remettre en doute sa parole ou d’oser l’interrompre. Aujourd’hui, pourtant, son regard comme ses expressions se faisaient hésitantes et fuyantes. Peu inquiète pour autant, la jeune femme se sentait davantage perplexe et curieuse. Pour d’autres soldats et en de pareilles circonstances, Anna n’aurait pas hésité à décontenancer davantage son interlocuteur par un sarcasme de sa composition. Mais comme il s’agissait d’Alexandre et que la situation lui paraissait relativement peu habituelle, elle se contenta de froncer les sourcils. Et lorsque celui-ci cracha enfin le morceau, elle le fusilla littéralement du regard. Les abysses qui s’ouvraient dans ses prunelles étincelaient, sondant le soldat sans aucune pudeur. Son sourire s’était figé, pointe d’ironie sur un visage absent d’expression.

Intérieurement, elle évaluait toutes les occasions où elle avait pu manquer de discrétion concernant son enquête. Un instant elle fut tentée de soupçonner sa compagne de crime avant de se raviser. Il était difficile d’imaginer plus misanthrope que la jeune libraire. Et, d’aussi loin qu’elle se souvienne, Alexandre avait toujours eu un don pour flairer les affaires louches.  Mais pas forcément pour y mettre son nez dedans. L’incertitude s’installant dans l’esprit de la jeune femme, une partie de sa défiance s’estompa. A mesure que l’incertitude s’installait dans son esprit, une partie de sa défiance s’estompait. Que savait-il au juste ? Et surtout, pourquoi venait-il l’aborder de cette manière ? Les mâchoires crispées, le regard vissé dans le sien, Anna ne cherchait même pas à dissimuler la dissection dont Alexandre faisait l’objet.

- A quoi joues-tu au juste ? finit-elle par lâcher d’une voix blanche.

Dans son ton, nulle trace d’accusation, simplement une méfiance absolue. Avec Alexandre, impossible de savoir sur quel pied danser, songea-t-elle non sans amertume. Tantôt moralisateur, tantôt amical, il oscillait entre le soldat savamment dressé et l’homme bienveillant à l’éducation irréprochable. Il incarnait un de ces éléments si rare parmi les survivants du métro qu’il était parfois difficile de ne pas y imaginer de desseins plus complexes derrière son sourire plein d’abnégation. Trop impeccable pour ne pas se méfier, avait conclu la jeune femme, surtout dans la situation actuelle. Reprenant soudainement conscience de l’agitation autour d’elle, elle s’extirpa de ses pensées  d’un mouvement vif de la tête. Décrochant alors son regard de celui d’Alexandre, elle en profita pour observer les environs.

- Semyon…avait-elle susurré d’un air mauvais en plissant les yeux.

Son regard s’était de nouveau vissé dans celui d’Alexandre ; il était inutile d’y chercher la confirmation de ses soupçons.

- Suis-moi.

Si l’ordre avait été lancé dans un murmure, il n’en demeurait pas moins péremptoire. Sans vérifier si le lieutenant la suivait, elle avait tourné les talons et gravit les degrés de l’escalier d’un pas martial, martelant le marbre du talon de ses bottes. Comme elle parvenait au niveau du hall principal, elle obliqua sur sa gauche et vérifia d’un coup d’œil par-dessus son épaule qu’il la suivait ; mais ce ne fut qu’une fois parvenue au niveau du couloir desservant son bureau qu’elle se permit de ralentir le pas. Elle s’arrêta d’un coup, pivota sur les talons et manqua de percuter Alexandre qui fonçait à sa rencontre. Accusant le choc d’un léger mouvement de recul, elle se ressaisit rapidement. Regrettant alors les marches qui l’avaient située un peu plus haut quelques secondes plus tôt, elle leva la tête et darda sur lui un regard à la fois furieux et inquiet. Misant sur l’honnêteté du soldat, elle lâcha d’un ton abrupt la question qui la brûlait depuis qu’il était venu se planter devant elle.

- Qu’est-ce que tu sais exactement, Stena ?



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le Mer 4 Avr - 11:25

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En d’autres circonstances, cet immense sourire, aussi charmeur qu’embarrassé, lui aurait tenu lieu de sauf-conduit devant les situations les plus périlleuses impliquant la gent féminine. C’était une facette que son amie d’enfance avait eu la chance d’ignorer jusqu’ici, à moins que les déboires d’Alexandre lui aient été rapportées par une ou plusieurs éconduites fâchées. Rumeurs et renommée en espace confiné, sans pudeur, les métroïdes y étoufferaient. Mais si les motivations qui l’avaient guidé ne pouvaient être alors plus éloignées de la courtoisie, elles n’en restaient pas moins embarrassantes, et potentiellement déterminantes, pour le parangon de droiture militaire qu’était le lieutenant Prokhorenko. Au fond de lui, il espérait que tout ne soit qu’une facétie de plus orchestrée par Kudryatsev. Mais plus profondément encore, viscéralement, il craignait de découvrir la vérité. Alètheia. Car cela signifierait qu’une élite commettait de la rétention d’informations capitales. Détention et rétention de savoirs que ses frères et lui-même payaient régulièrement de leur vie. Pour ces mêmes brahmanes. Pour leurs précieux livres, et la foi aveugle que les citoyens de Polis portaient à leurs compétences civilisatrices, en remettant le salut de l’humanité entre leurs mains.
Inacceptable.

Le sourire flocula lentement sur son visage tandis qu’Anna lui livrait une expression interdite. Il remarqua cette tension à la commissure de ses lèvres, aux ailes de son nez fin, le froncement léger de la ligne de ses sourcils qui, au-delà d’un air meurtrier, révélait ses pensées en une micro-gestuelle immanquable. Du moins, face à l’empathie d’un interlocuteur aguerri. Elle était terriblement belle, dans la surprise. Et terrible était la surprise. Il résista au besoin impérieux de la secouer, de lui soutirer n’importe quelle réaction de rejet possible. Tout ce qu’il attendait à cet instant fut qu’elle le traite d’idiot, de complotiste, qu’elle le confonde sur le ridicule de son approche, et qu’elle tourne les talons, la proie d’une vexation indéchiffrable, mystérieuse et féminine. N’importe quelle autre réaction que ce silence médusé.

La gêne autant que la joie quittèrent ses traits enjôleurs et sa bouche demeura entrouverte de stupéfaction. Devant lui, Anna réfléchissait trop, et trop longtemps. Ses yeux se plissèrent de concentration et s’écarquillèrent sous le coup de la compréhension, en réponse au regard chirurgical qui forait en son âme. Alors ses lèvres se murent sans que phonème n’en sorte, formulant une dénégation silencieuse, devant l’imprécation sèche. Il avait déjà compris.
« Dis-moi que c’est faux, » broncha-t-il en réponse, le timbre de sa voix rayé sous l’afflux dopaminergique. La colère, sanguinaire, produisait un relent métallique au fond de sa gorge, et jusqu’à l’arrière de sa nuque. A nouveau, un sourire irascible, sombre rictus de la dernière chance, étiré sous l’éclat mordoré de ses prunelles figées. Que savait-elle ? Et plus encore : qu’avait-elle l’intention de faire. Le kairos était devant lui, et il l’avait saisi au vol.
Jusqu’alors il s’était contenté d’observer et d’interroger, de prêter l’oreille et d’écouter sans s’engager. Il fréquentait les intrigants pour mieux les recenser, constituant un répertoire de personnes d’intérêts, l’objectif flou même à ses propres intentions. Un coup d’Etat militaire ; de nombreux sympathisants ralliés à la cause indicible qu’il tentait de ralentir et d’apaiser, par sa position de confiance, par son charisme pédagogue et son irréprochabilité. Quelqu’un tisonnait la sédition dans les esprits inflammables de jeunes soldats. La prise brute du pouvoir ne pouvait être la véritable finalité de cette entreprise. Mais déstabiliser le pouvoir profitait à tous ennemis confondus, alors il fallait choisir prudemment ses combats. Les choses n’étaient jamais ce qu’elles paraissaient être. S’il devait retenir une seule leçon de Semyon, c’était bien celle-ci. Il avait repoussé le plus longtemps possible le moment de se salir les mains. Et la limite, clairement située à la sécurité et à la protection de l’intégrité physique de ses hommes, était déjà franchie.

*

Les gens les dépassaient à droite et à gauche, montant et descendant les degrés de l’avant-garde russe, antédiluvienne pour les natifs katachthoniens. A nouveau, le rai perçant et soupçonneux, bleu acier forant dans l’ambre solaire de son regard coupable. Pourtant, il n’était coupable de rien. « Ecoute… » assena-t-il simultanément, la supplique impérative recouvrant l’injonction. Un geste de main évasif lui tint lieu de consentement, inutile, dans le dos de la jeune femme qui s’était retournée sans attendre. Laissé en plan, il croisa les avant-bras derrière la nuque et l’observa conquérir les hauteurs, le temps de prendre une grande inspiration et de faire le vide. Dans quoi est-ce que je m’embarque... Il expira longuement, vidant sa vaste poitrine, et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, machinalement, avant de gravir les marches spacieuses, deux à deux, les semelles de ses godillots militaires, discrètes sur le marbre en dépit de la vélocité de ses impulsions. Il la rattrapa en un rien de temps et se tint derrière elle, son souffle régulier et inaudible. Il devina l’itinéraire qui menait au bloc d’opération et de temps à autres, assurait également leurs arrières, sans avoir à y penser, photographiant mentalement tout ceux qu’ils croisaient. Il ne portait pas de combinaison tactique, mais le pantalon d’uniforme et le fusil sur le dos ne laissaient pas de doute quant à son appartenance. Le tatouage, visible sur son cou solide et dégagé, la confirmait.

Lancé sur sa trajectoire, l’objectif verrouillé sur le cabinet de pratique, il marchait avec entrain et décontraction derrière le pas pressé de la doctoresse. Le freinage fut soudain et ardu, le forçant à se courber au-dessus d’elle, son corps souple décrivant un arc d’arrêt d’urgence. Il avait écarté les bras, ses mains prêtes à se refermer aux biceps de la jeune femme, sans qu’il n’eût besoin de finaliser son geste. Le mouvement de recul qu’elle opéra fut si vif qu’il se renifla discrètement en se passant la main sur le coté du crâne, tandis qu’il envoyait l’autre dans sa poche avant. Le tout avec un naturel des plus déconcertants. Il la fixait depuis son altitude, l’air coi et les yeux grands ouverts, dangereusement innocent face au regard suspicieux qu’elle lui destinait.

Il laissa retomber sa main, tourna la tête pour interroger les plinthes murales sur sa droite, parce qu’il n’y avait pas de meilleur moment pour s’intéresser de près aux détails architecturaux, et revint plonger sa focale héliodore dans l’orage boréal en contre-bas. « Exactement, ça n’est pas le terme que j’emploierais pour qualifier ce que je sais, » déclara-t-il, un tantinet goguenard. Il secoua la tête et poussa un soupir de dépit, puissant et cathartique, avant de la fixer à nouveau, le regard lourd de sens.
D’une traite, il balança à voix basse : « Une nouvelle énigme de Semyon, aussi limpide qu’un oracle de Loxias, comme à son habitude. » Mais ça n’était probablement pas suffisant et il avait conscience de prolonger le supplice, le sien, également. Il murmura, acquis à la paranoïa : « Il a dirigé des recherches lui-même, ou alors il s’est souvenu de recherches concernant les bibliothécaires, dans le vrac de sa cervelle d’aliéné. Pourquoi maintenant ? J’en sais foutre rien. Mais il a indiqué la direction de la bibliothèque de Polis, et… » Il haussa les épaules, sortit les mains de ses poches avant pour les planter dans ses poches arrière, chaque rouage de sa musculature ostensiblement sollicité dans le procès. C’était une technique inconsciente de détournement de l’attention, il était visiblement mal à l’aise. Une mimique animale d’amusement, presque agressive, apparut à la commissure de ses lèvres. « Il m’attendait au tournant. Pour ça. » Hochement de tête affirmatif, soulignant l’incongruité du propos. « Il m’a dit de me dépêcher, avant que… avant que je te loupe. »  Le rictus devint un long sourire plat. Il se racla la gorge, prit une inspiration, et neutralisa tout amusement résiduel des traits de son visage.

Lentement, il avança sur elle, d’un pas, puis de deux, préfigurant l’ouverture d’un tango que le contrefort de l’entrée du cabinet, dans le dos de la brahmane, vint arrêter. Il avait mené franc jeu avec elle et s’était montré transparent. A son tour maintenant. Sa main se plaqua en un bruit mat contre le pilastre, à hauteur d’épaule de la jeune femme, l’abritant tout autant qu’il l’acculait, à la fois très proche et sans la toucher. L’étoffe de sa chemise militaire s’étira à en craquer, les pants ouverts révélant un débardeur beige, distendu au maximum sur le relief de sa carrure spectaculaire. Démonstration coercitive amicale, menace déguisée ou désir profond à peine contenu, le sens de prédation du kshatriya quittait l'état de veille.
Le timbre de sa voix perdit une tierce, bas et vibrant, et son intonation fut des plus fermes. « Si c’est vrai. Si c’est bien vrai. Tu sais ce que ça signifie. » Il ne l’avait pas quitté les yeux cette fois, tentant de lire activement en elle. Derrière son regard, intense et iridescent de colère, tournait déjà toute une série de séquences probabilistes sur la manière dont les choses pouvaient mal tourner, et aucune à la seconde, ne se détachait de l’échec. « Parle-moi, Anya. »
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Semyon, maudit bavard. Anna avait toujours nourri une admiration sans borne pour l’érudit. Au seuil de sa déchéance, une partie de son admiration s’est muée en bienveillance ; en souvenir du précepteur mais également en reconnaissance de la sagesse qui suintait sous la folie. Si la jeune femme lui rendait moins souvent visite que par le passé, elle n’oubliait jamais de lui apporter quelques présents et un brin de discussion. Et quoiqu’on puisse dire du vieux fou, certaines de ses élucubrations recelaient une sagesse inestimable. Il suffisait de savoir écouter. En revanche, s’il lui parlait de temps à autre du lieutenant, elle pensait qu’il évoquait le sujet en souvenir du passé. La jeune femme ne s’était jamais doutée qu’ils puissent encore avoir de véritables discussions. A tort, sans aucun doute, Anna avait toujours cru que le soldat n’aurait ni la patience, ni le discernement pour continuer de fréquenter Semyon. Ca m’apprendra, songea-t-elle avec amertume, réalisant qu’elle n’était pas la seule à rentrer dans les bonnes grâces de l’ancien érudit. Qu’avait-il donc vu en Alexandre pour le lier ainsi à leurs échanges ? Pourquoi avait-il évoqué ce sujet précis et, surtout, pourquoi l’avait-il aiguillé vers elle ?

Un brin confuse, Anna n’eut cependant pas le loisir de s’attarder davantage sur la question. Son absence de réponse ou les déductions du soldat avaient fini par l’amener aux portes de la colère. Son regard qu’elle trouvait surprenant par la lumière propre qu’il semblait dégager, étincelait de manière inquiétante. Sans véritablement en prendre conscience, elle avait reculé à l’unisson de ses pas. Et lorsque le mur était finalement venu à la rencontre de son échine, elle avait frémit et s’était redressé avec indignation ; son front manquant de frôler le jeune homme. Comme la colère gagnait du terrain sur le visage guerrier, elle s’était détendue d’un coup. D’un mouvement souple, elle avait battu en retraite et s’était adossée au mur. Puis elle avait croisé les bras sous sa poitrine et relevé le menton, mâchoire en avant, avec un air de défi. Ses yeux avaient suivi la main qui était venue se plaquer au-dessus de son épaule, tout près de son visage. Contenant le sourire qui menaçait d’étirer ses lèvres, elle avait dardé sur Alexandre un regard inexpressif. Par expérience, elle savait pertinemment qu’elle n’optait pas pour l’attitude la plus raisonnable.

- C’est comme ça que tu t’y prends pour obtenir ce que tu veux, Stena ?

Une étincelle narquoise dansa dans son regard puis elle se fendit d’un sourire désabusé. La pression déployée par la masse musculaire au-dessus d’elle ne prenait pas. Qu’il s’agisse d’une menace ou d’une tentative de séduction, Anna avait appris depuis le temps à se défaire du magnétisme du soldat. Avec ironie, elle songea à toutes les fois, par le passé, où des femmes de son âge l’avaient approchée pour tenter d’accéder au lieutenant. La pensée rajouta une once de joie à son sourire, elle se mordit la lèvre inférieure puis secoua lentement la tête en signe de négation.

- Ca ne prend pas avec moi, tu peux arrêter ton numéro.

Anna avait décroisé les mains et, d’un mouvement imperceptible du buste, s’était rapprochée du jeune homme. Elle soutenait toujours son regard tandis qu’elle levait une main vers lui. La main posée à plat sur son torse, elle y appliqua une légère pression pour le repousser. Si la vue était relativement intéressante, Anna n’appréciait pas spécialement qu’on la colle de cette manière. Sans se départir de son sourire, elle finit par céder et poussa un léger soupir avant d’amorcer ses confidences.

- Si Semyon t’as parlé de tout ça, de toute façon, j’imagine que je ne perdrai rien à te révéler ce que je sais, dit-elle à contrecœur.

Ce n’était pas tant la révélation de ses connaissances qui la dérangeait mais plutôt celle de ses intentions. En s’exposant de cette manière, elle ne pourrait cacher au lieutenant l’expédition qu’elle était en train de préparer avec Yulia. Et, inévitablement, il la dissuaderait d’agir. Par certains côtés, Alexandre était d’un prévisible assommant, songea-t-elle avec découragement.

- Je me renseignai sur un ouvrage dont j’avais entendu parler, je pensais pouvoir le trouver à Polis et j’en suis venue à questionner Semyon.

Elle fronça les sourcils, peu convaincue par ses propres paroles. Anna ne savait pas vraiment par où commencer. Que fallait-il lui révéler pour qu’il la laisse en paix ? Plissant les yeux, elle rajouta sur un ton plus animé :

- Le sujet n’avait strictement rien à voir avec les Bibliothécaires, c’était un ouvrage plus ancien. Mais au fil de nos conversations, Semyon a laissé sous-entendre l’existence d’écrits sur les Bibliothécaires.

Elle avait ponctué ses propos de mouvements énervés de la main, retraçant la difficulté qu’elle avait rencontrée à obtenir autant d’informations de la part de l’érudit déchu. Une moue agacée vint resserrer ses lèvres tandis qu’elle pesait ses mots, préparant la suite des révélations. Son regard quitta un instant celui d’Alexandre, s’aventurant au-dessus de son épaule. Le couloir était évidemment désert. Passant une main dans ses cheveux, elle se massa ensuite la base de la nuque.

- J’avais entendu parler d’un tel lieu mais je n’avais jamais réellement cru à son existence, pour moi ce n’était que de vagues rumeurs complotistes…

Les mâchoires contractées, Anna s’était retenue de justesse d’ajouter le mot « militaires ». Il n’était peut-être pas judicieux de rappeler les tensions qui subsistaient entre leur classe. Accrochant de nouveau le regard d’Alexandre, elle se décolla du mur et avança légèrement vers lui. La confusion se mêlait à la colère et ajoutait des nuances encore plus singulières à ces iris hors du commun. Elle s’y perdit un instant tout en essayant d’y percer les pensées qui dansaient au fond de son esprit. Avec dépit, elle se fendit d’un sourire puis s’attaqua au cœur de ses révélations.

- Il existerait au sein des archives de Polis une partie interdite à la plupart des citoyens, brahmanes compris, rajouta-t-elle dans le besoin de se justifier. Elle soupira, consciente de sa propre naïveté puis poursuivit avec gravité, elle renfermerait des savoirs perdus et serait tenue sous bonne garde.

Une entente entre dirigeants militaires et brahmanes ? C’était une question qui n’avait cessé de la tarauder depuis que Semyon avait évoqué l’existence d’un tel endroit. Anna n’avait eu aucun mal à concevoir qu’un tel secret ait pu être gardé entre les mains du conseil Brahmane. En revanche, l’existence d’une telle sécurité autour de l’endroit impliquait forcément la participation de militaires. Et les réactions d’Alexandre indiquaient qu’il ne s’agissait pas d’un savoir partagé parmi tous les officiers de sa caste. La jeune femme inspira lentement et offrit un sourire contrit à son ami d’enfance. Elle n’avait jamais pensé incarner un jour la source de telles révélations. Il ne faisait aucun doute qu’un monde de certitudes s’écroulait autour du soldat. Et cette sensation-là, elle ne la connaissait que trop bien.

- Je suis désolée que tu n’en aies pas entendu parler. Si je n’avais pas arraché les informations à notre vieil ami, je n’en aurais rien su. On appelle cet endroit la Section Noire.

Anna ne put s’empêcher de grimacer à l’évocation du nom. Elle le trouvait trop pompeux, tissu de mensonges destiné à endormir les consciences. Il ne s’agissait ni plus de moins de savoirs que l’on refusait à la majorité des citoyens de Polis, un secret savamment gardé pour assoir pouvoir et contrôle. Resserrant les bras autour de sa poitrine, la jeune femme fut tentée de s’arrêter là. Avec ce qu’elle venait de lui apprendre, Alexandre disposait de bonnes heures de réflexion devant lui. Il n’avait pas forcément besoin d’en savoir plus. En souvenir de l’innocence de son sourire lorsqu’il était venu la rencontrer ou peut-être bien par empathie pour les troubles qu’il rencontrait, elle se ravisa. Ce fut donc le regard sombre et l’air consterné qu’elle rajouta ce qui la taraudait depuis le début de leur conversation :

- Mais je ne comptais pas laisser tout ça sans agir. Elle secoua la tête avec humeur avant de rajouter d’une voix qui ne laissait place à la contestation,  j’ai l’intention d’entrer dans cette section des archives et d’y dénicher ce maudit bouquin.



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Tension et résistance, relâchement et contre-attaque. L’enchainement lui était familier, et plus encore chez la téméraire jeune femme que chez toute autre. Car la reddition et l’abandon qui suivaient inexorablement l’adversité conquise, ne venaient jamais. Mais en attendant, le colosse ne se démontait pas devant l'aquilon sidéral qui se dégageait de la brahmane : en terrain connu, son cœur incandescent avait survécu à un quart de siècle de ce traitement.
Devant la répartie, Stena plissa les yeux et son regard s’embruma d’un voile de réminiscences, sans perdre de sa radiance. Au plus le rai polaire en contre bas se glacifiait, au plus l’ambre liquide de ses prunelles se fossilisait, troublée d’impuretés qui rendait chacun de ses regards unique. Obtenir ce qu’il voulait. Que voulait-il hormis aller de l’avant, plonger au-devant du danger, épargner ses hommes, et les parer aux menaces inutiles que des recherches scientifiques éventuelles pouvaient leur éviter ? Il y avait cela, aussi. Plus un insatiable besoin de consolation.

Alexandre avait le privilège d’obtenir ce qu’il voulait, lorsqu’il le voulait et sans avoir à négocier ses interventions. Son impressionnante stature et la réputation d’homme de terrain consciencieux, bâtie par ses actions, le couvraient des kilomètres à la ronde et lui permettait des marges de manœuvres ponctuelles et dissonantes, qui n’avaient jusqu’ici écaillé son aura. Si les noires Kêres ne l’emportaient avant, et à défaut de supports relationnels adéquats, le lieutenant se transformerait en tyran. Comme le lui avait prophétisé Diogène. Car le bel Alcibiade avait terminé sa carrière politico-militaire en exil, avant d’être assassiné par le commandant spartiate Lysandre, son meilleur ennemi. Heureusement, aucune mutation psi ne s’était déclenchée dans son système neuroendocrine, lui épargnant de devenir à son insu, un marionnettiste. L’intuition et l’instinct n’étaient chez lui que l’exacerbation de l’expérience à des niveaux infinitésimaux, et l’empathie était tel un hypersens qui se faisait oublier, lui permettant dès lors de bluffer, en vue d’objectifs forts louables, sans en avoir même conscience.

Evidemment, le frère et la sœur, témoins aux premières loges du développement et de la transformation du gamin timide en colosse charismatique, étaient immunisés à sa force gravitationnelle. Voire jusqu’à s’en agacer lorsqu’ils y assistaient. Non pas que leur ami fût un monstre d’égoïsme, pas plus qu’il n’était une fraude, mais son comportement, courageux, admirable et parfaitement légitime, était celui d’un homme qui, dans un premier temps, ne reconnait sa propre valeur qu’au travers du regard des autres. Ainsi, le lieutenant Prokhorenko, astre massif, égal d’Arès, était un héros et un modèle d’influence parmi les Kshatriyas.

Quel numéro ? S’il ne se voyait pas agir au travers de l’expression illisible d’Anna, il la voyait clairement retarder le moment des aveux. Patient et captivé par l’aplomb effronté de la jeune femme, il inclina lentement le visage, effondrant sa masse imposante au-dessus d’elle tandis qu’elle se rapprochait pour lui tenir tête. Son avant-bras se replia de conserve sans décoller la main du contrefort, réduisant l’espace à néant. Un sentiment de déjà vu se répéta en une procession vertigineuse. Le contact de la main fine, tiède sur son torse, un battement cardiaque manquant à l’appel, pour retentir avec force cognements à ses tempes l’instant d’après. Le déferlement d’éros et de colère en ses veines, qui se concentra à ses reins, et le fit se contracter tout entier. La tension accumulée déflagra dans la chaine dorsale de sa musculature pour exploser contre le pilastre, vibratoire, au travers de sa paume de main. La cage thoracique d’un être humain, aussi gainé fut-il, n’y aurait pas survécu. Le souffle sec qu’il perdit sous l’à-coup mural avait été imperceptible, son corps n’avait pas bougé : la sympathie qu’Alexandre inspirait faisait parfois oublier qu’il était une arme à part entière.

*
Penaud, il cilla et rouvrit les yeux sur un regard vague de grand félin alanguis, tandis qu’elle le repoussait. Son bras retomba souplement et il replanta les mains dans ses poches avant, délassé. Alors elle commença à lui parler, toujours sans rien lui dire vraiment. Il l’analysait au travers de la brume mordorée, sa focale suivant un chemin instinctif depuis ses lèvres jusqu’à ses yeux, s’y attardant un instant, avant de redescendre, traçant la ligne de son menton et de sa gorge blanche, de la blouse ouverte, et du dossier qu’elle serrait contre elle, bouclier de papier par-dessus lequel ses phalanges parlaient un tout autre langage. Elle était aussi en proie à l’effet torpille de l’ascète, jugea-t-il, et peinait à faire sens de ses entrevues aporétiques. Un semblant de sourire flotta sur son visage, sibyllin et dangereusement calme sur les cendres d’éros et de thanatos. Parce qu’il suspendait son jugement, n’osant pas décider qu’elle était en train de se moquer de lui. « Complotistes, » répéta-t-il en susurrant, la voix rayée. Un tic épidermique tressauta au coin externe de son œil.

Alors qu’Anna se décollait du pilastre, Alexandre se ployait un peu plus encore, redoublant d'attention dans l’intimité grandissante. Il détacha son regard de celui de la jeune femme, tel une traine de comète passant sur l’horizon céruléen de l’arctique, pour mieux l’écouter. Face aux premières révélations, il se figea et ses yeux s’écarquillèrent subrepticement. Combo informationnel, crochet, revers et saisie. Une chape de plomb s’abattit sur sa nuque et un mécontentement bileux lui tapissa la gorge. Le lieutenant fulminait et eut soudain l’air d’un fauve, narines écartées sous une inspiration d’urgence. Si la mention des services secrets le sonna, celle de l’aile interdite le faucha et son expression se transforma. Mâchoire carrée et grimace de retenue assassine, il plongea tel un cobra sur une souris de manière à la regarder bien en face, un air de détresse au fond des yeux. « Vraiment », feula-t-il sèchement sans desserrer les dents, « la Section noire. Tu… » te fous de ma gueule, acheva-t-il mentalement, tout en ayant déjà validé la sincérité de son amie d’enfance, désemparé. Car ce qu’il venait d’apprendre allait bien au-delà de ce qu’il était venu chercher.

Saisie, clef et projection. Ainsi, en lui faisant platement part de ses intentions, elle l’envoyait figurativement en l’air. Un juron fusa d’entre ses dents et il ferma fortement les yeux, l’air d’une bête suppliciée. Mais bien sûr Anya ! Il se redéploya souplement, portant une main à sa figure, index et pouce plantés dans les orbites pour un massage oculaire salutaire. Les processus réflexifs de sa cervelle bayésienne tournaient à plein régime, arborescences fractales de séquences causales catastrophiques, et il détesta chaque seconde passée à ne serait-ce qu’envisager Anna risquer l’entreprise. Il devait absolument l’en empêcher, par tout moyen et sur le champ. Maintenant.

Aussi, revenant au présent en découvrant les phosphènes noirs qui mouchetaient sa vision, il lui livra un regard des plus éberlués, les traits froissés d’une lourde décision prête au largage.
« Donne moi le temps de rassembler du matériel et d’assurer un alibi », lâcha-t-il, morose. Il parut aussi choqué qu’elle dût l’être, ses mots résonnant encore à ses propres oreilles en clef de braque. Autant pour la dissuader de mener cette entreprise. Bravo. Avec une lenteur minérale, il pivota sur lui-même, faisant machinalement coulisser la hanse du fusil, et se cala lestement contre la porte du bureau, en angle droit contre la jeune femme. Il croisa les bras sous ses pectoraux, les pans de sa chemise baillant sous l’étirement critique, et le panneau métallique accusa réception de ses dorsaux en un grincement lugubre. Il chercha son salut dans les voussoirs du plafond, aventurant son regard héliodore dans les motifs géométriques peints au fond des alvéoles. Arbatskaïa-la-merveille se dotait pour quelques instants d’une statue herculéenne, sculpturale et tragique.

« Je n’arrive pas à le croire, » assena-t-il, amer, vrillant de nouveau la tête vers Anna. Ses prunelles étaient d’ambre liquide, cherchant un support dans l’acier chatoyant, mais n’y trouvant qu’un couperet. Pas plus que lui, la jeune femme n’avait l’air d’apprécier la surprise. Mais elle avait eu le temps de la digérer. Puis il feula avec empressement, le ton très bas : « Qui sont ces types ? Comment peuvent-ils accepter que leurs frères se fassent défoncer là-haut, alors qu’ils cachent des… » Un grondement étouffé insinua le reste. Il porta machinalement la main à son épaule droite, et se massa le triceps, non loin de l’hideuse cicatrice, pestant et grommelant une série de jurons inaudibles de manière à se désamorcer. Comment une telle chose avait-elle pu lui échapper ? Il n’était pourtant pas en reste en matière de réseau de renseignements. Le soufflet l’atteignait jusqu’à l’égo, lointain et enfouis sous les strates d’abnégation de magnanimité. « C’est inadmissible », trancha-t-il enfin, reportant un regard affermi dans le les yeux de l’intrépide jeune femme. Il ne pouvait pas désapprendre ce qu’il venait d’apprendre ni se bercer d’illusion quant à raisonner la brahmane.

Un administratif sortit d’une antichambre, traversa le large couloir en somnambule et disparut dans une autre pièce. Le silence s’installa jusqu’à ce que la porte claque au loin. Alors seulement, Alexandre prit une grande inspiration et s’humecta les lèvres, préparant une nouvelle salve d’incongru. Un éclat railleur traversa son regard et il perdit un rire, déguisé en soupir nasal. « Je pourrais essayer de t’en dissuader, mais j’aurais probablement plus de chances à te persuader de m’épouser. » De l’ordre du millionième au cent-mille, songea-t-il en secouant la tête. Et ses traits se délassèrent inopinément, illuminés d’un immense sourire. Une éclaircie sur fond de tempête solaire.
Sans se départir de sa bonne humeur de façade, il suggéra alors, avec désinvolture : « Et si tu me disais plutôt comment tu comptes t’y prendre exactement, que j’te dise de quelle manière tu vas te faire prendre. » Il fit rouler sa tête contre la porte, perdant un instant les yeux dans une dimension de lui seul connue, et revint à elle, expirant en un souffle : « Histoire d’y remédier. »
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le Mar 10 Avr - 11:07
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De la même manière que le soleil glissait sur la banquise, l’animant de reflets moirés, l’incompréhension se succédait à la colère dans son regard. En écho, les prunelles d’Alexandre irradiaient. Plus celles de la jeune femme se faisaient métalliques, plus les siennes optaient pour des nuances profondes et abyssales. Anna s’était murée dans le silence, confuse. Lorsqu’il s’était tendu, arc-bouté au-dessus d’elle, elle avait rentré la tête dans les épaules, prête à essuyer l’orage. Anna fut tentée de rétablir le contact, un geste rassurant pour marquer son empathie mais se ravisa dans un tressaillement. Si elle savait comment Alexandre réagirait, elle ignorait tout du soldat trahi et déçu. La colère grondait dans le regard du lieutenant, saillant sous les muscles crispés et les traits tendus. Mais elle ne fit jamais irruption.

- Donne-moi le temps de rassembler du matériel et d’assurer un alibi.

La jeune femme avait cligné des yeux à deux reprises, abasourdie, puis elle avait secoué la tête. D’abord lentement, accusant encore le coup, puis plus vivement. Adossée contre le mur, elle s’y appuya plus fortement tout en croisant les bras sur sa poitrine en un geste nerveux. Dardant sur Alexandre un regard où se mêlait incompréhension et colère, elle ouvrit la bouche pour protester mais aucun son n’en sortit. La confusion l’empêchait de trouver les mots justes. Alexandre n’était-il pas censé s’opposer à ses folles intentions ? La révélation d’un complot caché à ses yeux avait-elle pu à ce point ébranler ses convictions ? Les lèvres pincées, Anna suivit du regard les mouvements de ce dernier. Il était inutile cependant de tenter de lire les expressions qui se succédaient sur son visage. Les bribes de paroles qu’il lançait suffisaient à retracer ses pensées. Lèvres pincées et yeux plissés, la jeune femme ne pipait mot. Soudainement envahie par un profond sentiment de lassitude, elle brisa son immobilité en massant les tempes puis les paupières, imitant inconsciemment le soldat.

L’espace d’un instant, elle fut tentée de prendre congé. Les certitudes qu’elle avait soigneusement élaboré depuis que le plan avait germé dans son esprit s’effritaient au contact d’Alexandre. Ce fut la remarque, tentative d’humour dérisoire, du jeune homme qui l’extirpa de sa torpeur. Elle se redressa sur ses pieds, son dos quittant le confort relatif du mur. Les bras ballants, le regard vissé sur le soldat qui lui offrait un sourire rayonnant, ses lèvres finirent par s’étirer.  Elle ne pouvait décemment pas laisser filer pareille occasion.

- Et je pourrais essayer de te dissuader de participer que j’aurais autant de chance de te faire enfiler des t-shirt à ta taille.

La jeune femme avait accompagné la réplique d’un haussement de sourcils éloquent. Anna n’avait jamais réellement su la raison qui poussait le soldat à porter des vêtements aussi ajustés. Après tout n’était-il pas difficile de se mouvoir lorsque l’étoffe menaçait de rompre à chaque mouvement ? La réflexion étira davantage le sourire de la jeune femme. Tirant sur le col de sa propre blouse, elle détourna un instant les yeux cherchant un moyen d’échapper aux questions du lieutenant. L’humour ne lui permettrait pas de biaiser éternellement. Avec un soupir, son regard suivi les reliefs qui encadraient la porte de son bureau.

- Tu sais, ce n’est peut-être qu’une rumeur lancée pour alimenter les tensions, lança-t-elle sans conviction. Peut-être que nous avons mal interprété les propos de Semyon. Ce n’est pas toujours évident avec lui…

Ce n’est jamais évident avec le genre humain, conclut-elle. Même en compagnie du prévisible Alexandre, elle n’était plus à l’abri de surprises. Et qu’allait donc penser Yulia de la présence de ce dernier dans l’expédition ? La participation d’un soldat expérimenté pouvait certes leur être bénéfique mais ne prenaient-elles pas un risque en agrandissant le cercle de leur conspiration ?

- De toute manière je ne suis pas seule dans cette entreprise, lâcha-t-elle dans un soupir. Je dois en discuter, je ne peux pas prendre le risque seule.

Avec un haussement d’épaules, elle s’éloigna du mur d’un nouveau pas, se rapprochant par la même d’Alexandre et, plus précisément, de la porte de son bureau. Comme elle l’observait en se mordant l’intérieur de la lèvre, les sourcils froncés, elle prit alors conscience du dossier toujours callé sous un bras. Ce dernier s’était froissé à force de contorsions et elle l’observa avec un sourire désolé. Le sujet n’avait aucune espèce d’urgence. Aussi surprenant cela puisse-t-il paraître, la jeune femme accueillait une accalmie dans ses propres obligations. Pour la première fois depuis son départ pour V.A.R, elle ne se trouvait plus pressée par le temps et l’urgence. Non c’était autre chose qui l’ennuyait présentement. ..que j’te dise de quelle manière tu vas de faire prendre. Les paroles tournaient en boucle dans son esprit. Elles aiguillaient son orgueil. Alexandre était certes un soldat expérimenté mais elle ne manquait pas non plus de ressources.

- N’empêche, je suis déçue que tu puisses douter de moi. Tu devrais pourtant savoir avec le temps que je n’ai pas pour vocation d’échouer dans ce que j’entreprends, elle cligna lentement des yeux, pleine de flegme et de provocation, je m’en sors pas trop mal quand il s’agit d’obtenir ce que je souhaite.



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le Mar 10 Avr - 17:09

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« Plains-toi au Bureau de la Logistique », siffla-t-il aussitôt, fatigué de la blague redondante. L’anecdote voulait que le lieutenant se pointât à l’approvisionnement avant tout autre à chaque nouvel arrivage de surface pour s’assurer d’obtenir les plus grandes tailles de vêtements techniques. Et qu’il repartait toujours avec, malheureusement pour lui.

Si balancer des vannes pouvait l’aider à ouvrir les siennes, ils y seraient jusqu’au lendemain. Or, le sentiment de trahison était très fort, inouï. Sa bonne humeur, éphémère, avait floculé et il avait accueilli la remarque avec une expression blasée, paupières hautainement abaissées sur un regard trouble. Contrairement à Diogène qui se frottait contre les statues de bronze pour s’habituer à la déception des appétits et au goût de l’illusion, Alexandre n’était pas familier de l’impression. Sa vie appartenait à Polis et à la caste militaire, l’idée d’une unité de guerriers spécialisés loués aux intérêts d’une poignée de brahmanes, retenant des informations capitales pour la survie de ses frères, sapait ses fondations aussi surement qu’un glissement de terrain. Mais il n’avait pas perdu ses moyens, seulement essuyé l’éboulement, blessant. La colère, qui s’était étendue tel un trou noir massif en sa poitrine, avait refroidi. Solidifiée et compressée pour le stockage, le courroux subissait le même traitement que le désir, à l’image d’un déchet radioactif à évacuer en temps voulu. La prochaine séance de close combat de l’instructeur Prokhorenko s’annonçait mémorable, le soir venu.

Aussi, l’air dubitatif et la moue soupçonneuse qui s’étaient installés à la suite du sourire apollinien ne firent que se renforcer, lorsque l’intrépide brahmane mena une campagne de dissuasion, prématurée. Il se contenta d’incliner la tête pour mieux l’observer, et la porte métallique chuinta sous l’appesantissement de son appui tandis qu’il s’empêchait tout bonnement de loucher. Il la fixait d’un regard mégajoule, lourd de sens. Parce qu’il voyait le peu de foi qu’elle accordait à sa propre supposition. Il se râcla la gorge, sans la quitter des yeux, qu’elle accroche son regard ou non. En vérité, l’inquiétude manquait de l’étouffer et il se faisait violence depuis le début, de manière à la ménager. Mais son pouvoir de persuasion, autant que de séduction, était en berne autour d’elle, le forçant à un immobilisme cruel. Se fâcher ne le mènerait à rien, ils n’en étaient plus là. Ses rares intimes étaient pour lui comme dotés de brouilleurs empathiques, et leurs relations évoluaient à des lenteurs sédimentaires, de réchauffements en ères glaciaires. C’était probablement la raison pour laquelle ils pouvaient rester amis.

Alors, la brahmane lui lâcha un nouveau détail, de taille. Un soupir brut de décoffrage lui échappa, tel une ouverture de soupape, et il parvint à neutraliser son expression, bien qu’il ne fît que passer du doute à la consternation. Peut importait la manière dont elle lui présentait les choses, qu’elle ait tort ou raison, qu’il lui fasse confiance ou non. Il tenait trop à elle, et elle n’était pas sous son commandement. C’était de loin, l’une des pires configurations possibles pour lui, ingérable et en dissonance avec son instinct protecteur.
Elle avait donc un ou plusieurs complices. De mieux en mieux, pesta-t-il intérieurement, n’envisageant pas une seule seconde qu’il puisse s’agir de militaires.  « Niet, tu ne peux pas prendre le risque seule, » répéta-t-il aussitôt en un renâclement, sans sous-entendu possible et la percutant d’un regard plein d’évidence. Il se réhaussa à peine lorsqu’elle vint lui faire face avec une nouvelle plaidoirie, et n’en crut pas ses oreilles.

Il décroisa les bras et loua les plafonds artistiquement ouvragés, levant les yeux avant de reporter ses prunelles d’ambre fossilisée sur la cyane dure, déclenchant une nouvelle étincelle d’orgueil. Il fut abasourdi l’espace d’un instant, devant l’inconscience de la brahmane. Prudent, il tenta de tempérer l’attrait du challenge et d’atteindre la raison de la jeune femme, car là n’était pas une question de fierté, mais de praxis et de réalisme. Anna était trop proche d’eux pour réaliser la magnitude du risque qu’elle prenait, décida-t-il, elle voyait les hommes qu’ils étaient, parfois transparents et maladroits, ou illisibles et butés. Elle avait grandi autour de leur vocation, les avait vu changer, se renforcer dans leur devenir. Elle ne voyait pas les kshatriyas. Elle le sous-estimait, lui, et par extension la dangerosité des gardes auxquels elle allait se confronter. Il ravala son égo, pour ne pas envenimer les négociations. Ils n’avaient plus vingt ans.

« OK. J’te l’accorde, dix fois plutôt qu’une, et je ne remets pas en question tes capacités ou tes ressources, Anya, » concéda-t-il, sincère. Il s’exprimait toujours à voix basse, le timbre vibrant, bien qu’il détachât distinctement chacun de ses mots afin de bien se faire comprendre. En un souffle, il ajouta : « Quoi que tu veuilles. » Il marqua une pause, le regard soudain liquide, mouvant. Pour se durcir l’instant d’après, iridescent.
« Mais là t’es en train d’me dire que tu vas déjouer tranquillement la vigilance et la létalité de kshatriyas d’élite, de types comme moi voire pires, chargés de surveiller une ‘section noire.’ » Et il avait souligné l’absurdité du danger en étendant les bras autour d’elle, mimant les guillemets avec les mains, index et majeurs repliés, s’étant ployé d’un mouvement reptilien dans le procès. Il l’observait alors les yeux grands ouverts, sourcils haussés d’incrédulité, paupières crispées d’exaspération, l’air dément.

« T’as pas l’impression d’être plutôt celle qui est entrain de sous-estimer quelque chose, là ? » Il recroisa les bras et se repoussa de la porte avec lenteur, la frôlant longuement au passage, tant pour la laisser entrer dans son bureau que dans l’intention de prendre congé. Vaguement, il songea au fait qu’il l’avait interceptée alors qu’elle était en train de quitter les lieux. Le visage fermé, aux prises de la contrariété et des séries causales critiques que vomissait en continu sa cervelle processuelle en mode commando, il lui livra un dernier regard, qu’il voulut navré, mais dont l’éclat liquide fut plus douloureux que ce qu’il l’aurait souhaité. Il avait dit ce qu’il avait à lui dire en fonction des informations qu’elle lui avait concédé, intentionnellement ou non. Et il ne pouvait en rester là, maintenant qu’il connaissait l’existence de l’ouvrage, autant que celle d’une élite d’étrangers à Polis. « Pense-y », assena-t-il calmement en haussant les épaules, ayant déjà amorcé un mouvement de pivot, souple en dépit de sa carrure.
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Médecin-chirurgien
le Mer 11 Avr - 11:04
Médecin-chirurgien

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Age :: 28 ans
Patronyme :: Nikitovna
Surnom :: Anya
Narines dilatées, mâchoire en avant et corps tendu à l’extrême, Anna conservait le silence. Chaque mot qui lui était jeté à la figure martelait son esprit sans pitié. Pour être totalement honnête, la jeune femme reconnaissait la justesse des propos de son ami d’enfance. Ce n’était donc pas tant une question de raisonnement. C’était une révolte contre la morale, de l’âme contre la vie. C’était une révolte insensée et magnifique mais  terriblement dangereuse pour l’espèce puisque dans leur survie, elle n’aboutissait qu’au désordre et au chaos, et dans la vie des êtres, elle n’aboutissait qu’au suicide. Tout cela n’allait nulle part et elle le savait pertinemment. Pourtant, aujourd’hui encore, Anna y opposait toute sa volonté parce qu’elle avait encore le pouvoir de dire « non » et d’en être le seul juge.

Et ce fut cette foule de contradictions qui défila dans son regard céruléen tandis qu’elle dévisageait Alexandre. Les lèvres pincées et l’air furibond, elle refusait la protection de son ami et maudissait sa bienveillance aveugle. Qu’il souhaite l’accompagner pour trouver la vérité était encore acceptable, qu’il cherche à se rebeller contre un ordre qui défiait ses convictions était même louable mais le voir se dresser devant elle en icône salvatrice était tout bonnement insupportable. En dépit de sa fragilité et de la somme de faiblesses qui la constituait, Anna ne voulait rien de tout cela. Braver la mort délibérément comme elle le faisait relevait du suicide mais elle s’en donnait le pouvoir. Indépendante et fière, elle en avait au moins l’illusion et c’était suffisant.

Il était pourtant inutile de déverser ses convictions à la figure du lieutenant. Tous deux avaient conscience de l’abime qui les séparait et, eut égard de l’affection qu’ils portaient pour l’autre, ils ne pouvaient que le reconnaître. Lorsqu’il la frôla, prenant congé, elle se détendit d’un coup. On pouvait presque percevoir la corde de son esprit vibrer, encore émue par la tension qui la contenait quelques secondes plus tôt. Avec une lenteur exagérée son regard suivit les mouvements d’Alexandre, la tête tournant mécaniquement dans sa direction. Les yeux plissés, la main sur la poignée de la porte, elle poussa un soupir et inclina légèrement la tête.

- Je te recontacterai, lança-t-elle avant d’ouvrir la porte car elle savait qu’elle n’avait jamais vraiment eu le choix sinon l’illusion.



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