Le Métro est pavé de bonnes intentions
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Chef de l'Alliance V.A.R
le Sam 9 Déc - 19:58
Chef de l'Alliance V.A.R

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Age :: 54 ans
Patronyme :: Asimovitch
Surnom :: Jora
"La nuit était noire ce soir-là..."

La voix grave de Jora s'éteignit doucement dans un murmure. L'instant préféré des enfants de la station. Le frisson de l'histoire qui commence. Une autre aventure de la surface. Le conte d'un temps perdu...

Le regard à demi clos du vieux stalker se porta lentement sur les quelques bouilles réunies autour de lui, éclairées par les flammes tranquilles d'un foyer de fortune constitué de briques noircies et brûlantes. Des visages parfois poupins d'enfants à peine autorisés à sortir des jupes de leur mère, et d'autres plus âgés, proches de la maturité nécessaire pour tenir une arme. Age maudit de ceux dont l'innocence mourra bientôt dans l'écho des flammes d'un canon, ôtant la vie à des monstres ou des hommes, parfois les deux en une seule cartouche.

Le crépitement des flammes devint bientôt l'unique musique accompagnant la mélodie fatiguée d'une guitare au loin. Les enfants dévoraient le chef de la station de leur regard avide d'aventure. Et très vite, une certaine mélancolie dans sa voix de basse, Gueorguï reprit :

- Ils n'étaient que trois ce soir-là, seuls dans une grande forêt depuis quelques jours, au beau milieu de la neige et des immenses montagnes d'une contrée oubliée depuis longtemps...

Gueorguï se mettait rarement en scène dans ses propres souvenirs, et préférait donner l'illusion qu'il parlait de lointains camarades, de héros de légendes d'un autre temps. Peu de personnes étaient dupes à ce sujet, mais le vieux stalker préférait laisser les rumeurs circuler sur son passé plutôt que de donner des vérités qu'il ne pourrait contrôler.

- Le vent soufflait fort au loin, et les étoiles ne brillaient plus, cachées par ces immenses arbres qui les entouraient de part et d'autres. Pas un chemin ne s'offrait à eux pour les guider, et la neige effaçait rapidement toute trace qu'ils auraient pu laisser. Et il faisait froid, terriblement froid... De ce froid qui vous glace les os, vous mord dans les chairs et gèle le sang, vous fait perdre la tête à chercher un peu de chaleur, dans l'obscurité la plus totale...

Quelques enfants frissonnèrent malgré eux, et se rapprochèrent instinctivement du feu qui continuait tranquillement de claquer par intermittences dans des gerbes d'étincelles discrètes.

- Et les trois hommes, malgré leur équipement, malgré tout leur entraînement, tout leur courage, ne parvenaient pas à se réchauffer dans les trous qu'ils avaient creusé avant la tombée de la nuit. Ils luttaient pour rester réveillés, rester lucides et se concentrer sur leur mission. L'ennemi était partout autour d'eux, et le moindre faux pas pouvait leur coûter la vie, même en cette nuit noire et froide...

Jora se tut et regarda les enfants autour de lui, captivés par son récit. Cette vue lui réchauffa le coeur, et lui arracha un discret sourire derrière son masque de conteur. Au moins ne pensaient-ils pas aux conditions difficiles de la vie dans le métro. Car quelque part, imaginer ce froid mordant et cruel restait bien plus agréable que de subir l'humidité sale de ces tunnels sombres et silencieux...

- Mais soudain !

Cette phrase jaillit de ses lèvres comme un coup de feu, en même temps qu'il fit sursauter les enfants en ouvrant grand les mains.

- Un grognement retentit dans la nuit, dans l'obscurité à couper au couteau, par-dessus ce vent qui souffle fort au loin ! Et les trois hommes, les doigts crispés sur leur arme gelée, s'arrêtent de respirer. Des yeux mauvais commencent à briller dans le noir, une lueur malsaine, assoiffée de sang, dans l'éclat de ce regard dardé sur eux. Et personne ne peut allumer de lampe, ni tirer de coup de feu, ou crier pour éloigner cette présence malfaisante. Ils sont coincés par leur mission et les ennemis qui les entoure... Et le grognement devient plus fort, plus agressif, presque à leur dire...

Une pause dramatique s'installe alors que Gueorguï plante son regard dans celui des mômes captivés par cette tragique histoire, avant de s'exclamer brusquement :

"J'ai faim !"

Les enfants sursautent, et l'un d'entre eux lâche même un cri étouffé, bien vite réprimé par ses camarades. Les histoires à faire peur de Jora sont un secret bien gardé de tous ces bambins, qui ne veulent pas que leurs mères les privent de ces moments privilégiés autour du feu. Le vieux stalker sourit alors, découvrant ses dents dans un sourire sincère et carnassier, et reprit :

- La bête est toute proche, et tous les trois savent qu'il s'agit là d'un loup, et sans doute un des plus gros dans les parages depuis des décennies... Sans un bruit, le plus ancien, un homme dur, le visage marqué par une large brûlure, sort alors son grand couteau de chasse, et l'éclair de sa lame brille tout à coup dans l'obscurité...
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Ex-nettoyeuse en reconversion
le Sam 16 Déc - 6:27

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Age :: 31 ans
Patronyme :: Mikhaïlovna
Surnom :: Sasha
Le petit groupe chamarré qui tenait lieu de public au cinquantenaire ne perdait pas une miette du récit ; il fallait dire que le conteur semblait tirer une satisfaction certaine de cet exercice et qu’il y mettait de la conviction. Un morveux parmi les plus jeunes fourra sa frimousse entre ses mains, comme si son imagination juvénile lui avait jeté au visage l’image du couteau évoqué. Ça ne l’empêchait pas de continuer à fixer les traits burinés du Russe entre ses doigts écartés, dans ce mélange de peur et d’excitation dont sont capables les petits lorsqu’ils jouent à se faire peur. Une adolescente, à l’inverse probablement la plus âgée du lot – on lui aurait donné quelque chose comme dix-sept ans, pâle et blonde - s’attacha à le rassurer en lui passant un bras autour des épaules. Et l’histoire de se poursuivre.

Alexandra observait la scène, de loin. Elle était comme une pièce à deux facettes : l’une excentrique et exubérante, l’autre plus taciturne sinon froide. C’était celle-là qui ressortait le plus tandis que, adossée dans un recoin et les bras croisés sur la poitrine, le visage plongé dans la pénombre, elle mâchouillait une boucle d’ébène entre ses dents aigües. Elle n’appréciait guère que Svetlana participe à ces… séances improvisées, que le vieux Joukov paraissait tenir quasi-secrètes. La raison qu’elle invoquait pour justifier son déplaisir, c’était que l’adolescente était davantage en âge de chercher du travail (pourquoi pas aux fabriques de thé ?) que de prêter l’oreille à des contes fantaisistes sur un monde qu’elle ne connaîtrait jamais, voire qui n’existait plus s’il avait seulement existé un jour. Mais ce n’était qu’un beau prétexte, une rationalisation comme les adultes aiment à s’en servir pour ménager leur conscience.

La vraie raison, c’est qu’Alexandra était jalouse. Et qu’elle se détestait pour cette jalousie, parce qu’elle aurait aimé la trouver absurde.

Joukov avait quelque chose avec les mioches. Un don qu’elle ne s’expliquait pas. Il avait pour eux cette bienveillance mâtinée d’humour qu’ils adoraient, les mots et les gestes dont ils paraissaient si friands ; la tueuse à gages ne parvenait pas à mettre le doigt dessus précisément, mais ça crevait les yeux qu’il avait la fibre paternaliste. Le pourquoi de la chose demeurait un mystère à ses yeux : ne pas avoir la réponse à cette question l’agaçait de plus en plus.

Elle aurait aimé être capable de la même chaleur. Elle aurait aimé que Svetlana – qu’elle considérait cependant comme une parfaite chipie, un sac d’emmerdes ambulant qui l’avait déviée de sa trajectoire existentielle aussi sûrement qu’un boulet de canon percutant une locomotive – écoute ses propres histoires avec la même avidité. Mais des histoires, Alexandra n’en avait pas à partager. Elle avait le câlin rare, le sourire plus facilement moqueur que chaleureux. La gamine ne pouvait-elle pas l’aimer telle qu’elle était ?

À peine la brune songeait-elle ceci qu’elle haussait les épaules comme pour se morigéner. L’aimer ? Elle n’était pas sa mère. Svetlana n’était pas supposée compter à ce point pour elle : que ce soit cependant le cas participait à l’irriter davantage encore, contre l’intéressée, contre elle-même, contre ce satané Joukov et aussi contre à peu près tout le monde dans ce foutu métro. Les choses étaient terriblement plus simples lorsque vous n’aviez à penser qu’au singulier. Qu’à votre petite personne. Elle avait appris ça tout au long de sa vie, et aujourd’hui, son instinct maternel entrait en collision avec cet enseignement à la manière d’un taureau dans un drap rouge.

« J’emmerde l’instinct maternel » maugréa-t-elle en recrachant sa mèche malmenée.

L’histoire du père Gueorguï arrivait à son terme. Son assistance s’attarda un instant, piaillant de-ci de-là dans l’attente d’un deuxième épisode qui n’arriva pas. Alors, dans le genre d’une nuée de moineaux, l’ensemble se dispersa aux quatre vents. L’affaire aurait pu s’arrêter là, et la Russe serait retournée à ses occupations si sa protégée n’était pas restée sur place : l’air sûre d’elle, avec le menton relevé de quand elle avait une idée bien ancrée dans sa petite tête – c’était une mimique qu’elle lui avait empruntée -, Svetlana abordait maintenant le chef de l’Alliance. Alexandra n’entendait pas vraiment ce qui se disait, mais cette simple vue lui fit grincer des canines.

Il fallait comprendre que l’ex-nettoyeuse se trouvait dans une situation particulièrement inconfortable. Criminelle de haute volée, son espèce était haïe de toutes les stations un tant soit peu civilisée, à l’exception des gros bonnets qui employaient les gens de son acabit. Moins elle avait affaire aux pontes, ou aux autorités de manière générale, mieux elle se portait : Svetlana, bien sûr, n’avait pas cette sagesse, et s’obstinait à ne pas l’acquérir. L’adolescente à la crinière blonde était d’ailleurs la seule personne à d’un côté être vraiment au courant de qui était la Russe, et de l’autre à ne pas appartenir à son monde de crapules. Au grand regret de sa protectrice, qui y voyait un bien désagréable talon d’Achille.

C’est à pas vifs qu’elle se détacha de son mur pour fondre sur le duo, les yeux étrécis. La mioche la vit arriver un peu trop tôt à son goût (à croire qu’elle avait un sixième sens pour ça), et ferma aussitôt sa bouche en cœur – ce qu’Alexandra trouva tout aussi promptement suspect. Cette petite intrigante n’avait pas à lui cacher quoi que ce soit ! Bien sûr, qu’elle-même s’autorisât à lui faire toutes sortes de cachotteries ne lui effleura pas l’esprit.

Venant se planter entre l’homme et l’adolescente avec des airs de félin outragé, elle ne perdit pas de temps en présentation (après tout, si Joukov menait la barque du V.A.R., il devait bien se tenir au courant de qui rejoignait le navire !).

« Bonjour et pardon pour le dérangement, elle est intenable. » Le regard rien moins qu’indigné que sa pupille lui jeta aurait fait éprouver des remords à un violeur de cadavres. La meurtrière se contenta de lui faire les gros yeux en retour. « Ne me regarde pas comme ça jeune fille, Gueorguï Asimovitch a bien mieux à faire que d’écouter tes bêtises. Quelles qu’elles soient. »

Ce n’était pas que la brune avait vraiment envie d’être à ce point cassante : c’était juste la stratégie qu’elle jugeait la plus appropriée pour clouer le caquet de l’enfant, avant qu’elle ne donne au grand patron local la moindre raison de se poser des questions à leur sujet.

« Allez, on y va. Au trot. »
« Mais je lui demandais comment c’était vraiment, avant, la Russie ! »
« Aucun intérêt. Ce qui compte c’est maintenant. »
« Pourtant c’est toi qui te demandes tout le temps la même chose ! Tu n’arrêtes pas, dès qu’il y a quelqu’un qui a connu l’avant métro tu le harcèles sans cesse. »

Fallait-il vraiment que les mioches aient ce don pour retourner leurs propres paroles contre leurs aînés ? Sachant avoir porté une botte fatale, l’insolente se permit de lui décocher un sourire en coin. Celui qu’Alexandra lui renvoya voulait plus ou moins dire tu ne perds rien pour attendre, et aurait été assez glacial pour faire exploser une vitre.

« Je suis certaine qu’Asimovitch a beaucoup de travail qui l’attend. »

Quelque chose dans l’expression aimable qu’elle dédia à l’intéressé était inexplicablement menaçant, comme si elle comptait lui racketter son soutien sur la question. Que la tactique employée pût être la mauvaise ne traversa pas ses pensées : attendre d’elle un brin de diplomatie, c’était comme attendre le prochain wagon.

Ce n’était pas pour aujourd’hui.

Ni pour le lendemain.





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Chef de l'Alliance V.A.R
le Sam 23 Déc - 12:42
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Age :: 54 ans
Patronyme :: Asimovitch
Surnom :: Jora
- La lame du couteau brille furtivement dans la nuit, le grognement se tait tout à coup.

Jora, imperturbable, maintenait son auditoire en les fixant les uns après les autres. Jouant sur les intonations de sa voix, le rythme de ses phrases, le mouvement de ses mains, il s'efforçait de faire vivre à chacun des bambins devant lui la légende qu'il leur contait. Lui-même absorbé par sa propre histoire, il n'en voyait pas la jeune femme qui se tenait plus loin dans l'obscurité, et qui les observait la mine renfrognée.

- Puis soudain ! Un coup de vent, et la masse imposante du loup se jette sur le troisième homme, qui tient fermement son couteau ! Les deux autres braquent leur arme, sans pouvoir réagir, et entendent les bruits étouffés des deux adversaires qui roulent dans la neige. Les grognements du loup glacent les deux hommes qui ne peuvent plus bouger, et ils entendent la mâchoire de la bête se refermer sur leur camarade !

Gueorguï attrape à cet instant le bras du gamin le plus proche de lui, suffisamment fort pour le faire sursauter, mais avec une douceur insoupçonnée pour le vétéran. Il le secoue avec attention tout en regardant son auditoire captivé, et reprend :

- L'homme au couteau est blessé ! Et les deux autres ne peuvent rien faire ! Ils l'entendent se retenir de gémir de douleur, et l'un des deux essaie de sortir de sa cachette pour lui porter secours ! Mais son camarade le retient tout à coup, et lui désigne les deux masses qui se sont arrêtées de bouger...

L'ancien stalker lâche alors le gamin et lui ébouriffe rapidement les cheveux, fait une pause comme pour matérialiser le silence qui s'est installé brusquement dans son histoire.

- Dans l'obscurité, ils parviennent à voir l'homme au couteau bouger doucement, et le manche de son arme dépasse de la gorge de la bête, immobile. Plus de grognement, plus de lutte au sol... L'homme au couteau est toujours en vie !

La fin de l'histoire approchait, les enfants le sentirent aussitôt, et se mirent à trépigner.

- Incapables de remplir correctement leur mission, les trois hommes ont alors attendu la fin de la nuit pour se replier, acheva alors Jora. Mais au petit matin, ils découvrirent avec horreur que le loup qu'ils avaient tué faisait deux fois la taille d'un loup normal, et sa fourrure était d'un blanc immaculé. Seul le rouge du sang du loup et de l'homme tachaient la neige et son pelage impeccable... Ils prirent avec eux la carcasse du loup, et se servirent de sa fourrure pour en faire un lourd manteau pour l'homme au couteau, comme un trophée symbolisant un courage et une bravoure sans faille.

Gueorguï se tut un instant de plus, et se pencha un peu en avant, comme s'il s'apprêtait à livrer un secret très bien gardé :

- La légende raconte alors que quelqu'un aurait trouvé ce manteau à la surface, et qu'il serait aujourd'hui caché quelque part dans le Métro... Et ce manteau, tout blanc, encore taché de rouge, protégerait son porteur des mutants de la surface... Mais je n'en dirai pas plus, il est temps d'aller se coucher les enfants !

La petite troupe devant lui protesta discrètement, espérant une nouvelle histoire, avant que Jora ne se lève et ne disperse son auditoire avec une gentillesse teintée de fermeté. Seule une adolescente resta sur place, fixant le vétéran avec une assurance étonnante pour son âge.

- C'était comment avant, Moscou ?

Le vétéran resta interdit un instant. La petite blonde qui se tenait devant lui était bientôt en âge d'aller travailler, si elle ne l'était pas déjà. Un soupçon de désapprobation traversa alors le regard de l'ancien stalker, qui prit néanmoins la chose avec philosophie lorsqu'il aperçut une silhouette fondre sur eux comme une mère protégeant ses petits.

Alexandra Mikhaïlovna, nouvelle venue...

Se répandant en fausses excuses devant le chef de la station, dont le visage se renferma aussitôt à la vue d'une adulte venue empêcher un enfant de rêver, elle sembla parlementer plus qu'elle ne réussit à morigéner la petite blonde décidément bien sûre d'elle. Gueorguï laissa faire sans un mot, son regard affûté par des années d'expérience analysant la femme qui se tenait devant lui. Elle avait indéniablement le maintien de ceux qui savent se battre, et ses mains n'étaient jamais bien loin de l'arme qu'elle portait sur le côté, comme si elles se tenaient prêtes à jaillir pour cracher la mort. Et son regard, malgré le visage gracieux qui lui avait été doté par la nature, n'était pas celui des innocents. Jora avait croisé trop de criminels et de tueurs pour ne pas en reconnaître un quand il croisait sa route.  

Et curieusement, Alexandra évitait soigneusement de le croiser, lui...

« Je suis certaine qu’Asimovitch a beaucoup de travail qui l’attend. »

Imperturbable, Jora la fixa sans exprimer la moindre émotion, si ce n'est peut-être une subtile hostilité. Si elle espérait le moindre soutien de sa part face à une enfant, elle se trompait. Et s'il appréciait la franchise et se fichait pas mal de la diplomatie, il n'aimait pas beaucoup les gens qui cherchaient à lui faire dire des choses qu'il n'avait pas envie de dire. Le propre des vieux briscards en somme : il détestait qu'on lui force la main.

- Alexandra Mikhaïlovna, c'est ça ? lança-t-il froidement sans attendre de réponse, ça ne fait pas longtemps que vous vous êtes installée ici, je n'ai jamais eu le plaisir de vous croiser pour vous souhaiter la bienvenue.

La stature imposante de l'ancien stalker sembla alors gagner en volume lorsqu'il s'approcha d'un pas de la jeune femme, faisant fi de toute politesse ou règle élémentaire de sécurité. Il savait qu'il ne l'impressionnait pas, et c'était bien ce qu'il cherchait à démontrer.

- Je me fiche pas mal d'où vous venez, continua-t-il en la dominant d'une tête, sans faire attention à la gamine qui observait la scène sans un mot, et ce que vous avez pu faire avant, je m'en branle. Ce qui m'importe, c'est ce que vous faites ici.

La main de Jora glissa instinctivement sur sa hanche, où se trouvait son pistolet Stechkin, presque comme un avertissement. Il acheva néanmoins, sans quitter Sasha des yeux :

- Il me reste du thé chez moi, et quelques petites choses à grignoter pour la gamine, vous avez bien cinq minutes à m'accorder pour qu'on se présente comme il se doit, non ? Il nous manque des bras à la fabrique de thé, je suis sûr que vous aimeriez savoir comment employer utilement votre petite blonde.

A entendre sa voix qui aurait fait mettre un cadavre au garde à vous, la question ne sonnait pas vraiment comme une proposition polie.
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le Ven 29 Déc - 8:56

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Surnom :: Sasha
Alexandra avait une facette légèrement... méfiante, ce qui était en soi une certaine preuve d'acuité intellectuelle : elle savait très bien qu'elle avait des choses à cacher, et se demandait souvent - à tort, mais qui l'en blâmerait ? - si les autres ne s'employaient pas activement à les découvrir. Il y avait un double sens dans la façon dont le vieux Joukov l'accueillit, une sorte de main tendue pour balayer le passé ou de poing fermé pour l'empêcher de resurgir. Dans les deux cas, ce n'était guère rassurant pour la meurtrière.

Il la dévisageait avec une fixité plutôt inquiétante, d'autant que l'homme était d'une stature intimidante au départ. De ses yeux au vert pâle d'eau de ruisseau, elle tenta une percée dans les iris clairs du vétéran : elle ne parvint pas à y saisir grand-chose, sinon une force tranquille qui tordit un sourire prudent sur ses lèvres. Ces individus à l'assurance mesurée avaient souvent la colère profonde, et Alexandra avait présentement la désagréable impression d'être une louve acculée par un ours.

Peut-être appréhendait-elle exagérément les choses. Ou peut-être que son instinct visait juste, encore une fois, en la prévenant du danger que le meneur de l'Alliance pouvait représenter pour les gens comme elle.

« Je vais vous éviter la peine d'une prise d'otages, on vous suit » rendit-elle les armes avec un faux soupir. Devant les gros yeux que Svetlana lui fit, elle ajouta : « Ça va, je plaisante ! »

L'adolescente avait un curieux effet sur elle, pour ne pas parler d'influence. C'était réciproque, bien sûr, et la Russe crierait sur tous les toits que dans leur improbable duo c'était elle qui tenait la dragée haute... Mais pas dans toutes les situations, elle commençait à s'en rendre compte. Si la facette la plus tendre de sa personnalité l'acceptait, il n'en restait pas moins que cette idée lui inspirait surtout de l'agacement. Elle, se plier aux caprices d'une morveuse qui lui devait déjà la vie ? C'était d'un ridicule.
Et pourtant.

Tout en marchant sur les pas du soldat, la brune ne cessait de laisser son regard vagabonder de sa cadette à celui qui paraissait être son conteur d'histoires préféré. À y bien réfléchir, il y avait éventuellement du bon à retirer du lien entre les deux : Svetlana n'avait pas besoin de suivre ses traces, loin s'en fallait. Elle n'avait de toute façon pas ce qu'il fallait pour, et l'image de la morveuse travaillant à la fabrique de thé n'était pas désagréable à envisager. Elle y serait dans un calme relatif, toujours au même endroit - ce serait d'autant plus facile pour lui mettre la main dessus, rien qu'au cas où la situation l'exigerait - et sans manipuler rien qui fût dangereux.

Alexandra interrompit le cours de ses réflexions comme Gueorguï s'immobilisait devant ce qui devait être la porte de son abri. L'intéressé ne tarda pas à confirmer sa supposition en poussant le battant de métal et les invitant à le suivre. Elle obtempéra en balayant l'endroit d'un regard presque photographique.
C'était plutôt encombré. Non que le propriétaire était bordélique, mais plutôt qu'il avait meublé la place : canapé et fauteuil s'épaulaient d'un côté, là où une petite table marquait le centre de la pièce comme la mire d'une cible. Les autres murs s'habillaient de divers rangements, de la commode à l'armoire en passant par l'étagère, comme si Asimovitch avait prélevé un petit peu de tout le métro pour le stocker dans sa piaule. Elle surprit un singulier trio d'oripeaux en guise de décoration, reconnaissant les couleurs du V.A.R. sur l'un mais rien des deux autres.

« C'est la Russie ? »

La trentenaire arqua un sourcil devant la question qui avait fusé à côté d'elle, n'en voyant pas la logique avant de se rendre compte que sa blonde emmerdeuse étudiait le plus grand des drapeaux. Elle en fit alors autant par mimétisme, réalisant que la jeune fille avait associé les bandes blanc-bleu-rouge au pays détruit de leurs aînés.
Elle n'était peut-être pas si empotée, en fin de compte.

« La Russie n'existe plus » lâcha-t-elle en retour, hésitant une seconde avant d'aller s'asseoir sur un bord du canapé.

L'air de rien, elle se plaça de manière à ne pas laisser d'autre possibilité que d'être entre ses deux interlocuteurs. Les jambes croisées, un coude sur la cuisse et l'autre sur le dossier du sofa fatigué, elle était l'image même de la détente. Ses mèches de jais effleuraient à peine ses épaules, cheveux de suie comme attirés par le cuir noir. Son visage en ressortait d'autant plus, lèvres sanguines sur la pâleur pourtant pleine de vitalité de ceux nés sous terre. Le revers de son long manteau reposait contre un côté du boîtier de son baladeur fixé à la ceinture, les fils lâchement enroulés à celle-ci.

« C'est étonnant. » Elle parlait plus doucement, ayant fait contre mauvaise fortune bon cœur. Le regard qu'elle promena sur le décor était ostensible, mais ce n'était pas le coup d’œil affûté et inquisiteur qu'elle y avait jeté en entrant ; cette fois elle prenait son temps, tranchant avec l'attitude de félin sur le qui-vive qu'elle adoptait d'ordinaire. « Je ne sais pas à quoi je m'attendais, exactement. Peut-être à tout un attirail de guerre exposé sur un présentoir. Ou à un vrai bureau avec des piles de documents en équilibre instable. »

Un sourire en coin ourla sa bouche tandis qu'elle haussait un sourcil conspirateur à son attention.

« À moins que tout ceci soit situé dans la pièce à côté. »
« Sasha... » la tança sa voisine, qui venait finalement de dépasser sa timidité pour s'installer à son tour sur le canapé.
« Je ne dis que la vérité » répliqua l'autre, visiblement amusée de la réaction de sa cadette. « Au cas où ça n'ai pas été fait, je vous présente Svetlana... »

Elle la regarda, d'une façon qui aurait été innocente pour n'importe quel témoin extérieur s'il n'avait disposé d'un excellent sens de l'observation. Celui-là aurait alors senti que les deux femmes échangeaient, en une fraction de seconde.

« Nazarovna » acheva l'ancienne tueuse avec une infime crispation de la mâchoire.

Si Gueorguï connaissait bien la Hanse, et notamment ses gros bonnets, il n'était pas impossible qu'il sache qu'un certain Nazar Yelovich avait été tué dans le métro voilà presque un an et demi de ça, dans des circonstances pour le moins suspectes. Et que le défunt avait eu une fille unique, prénommée Svetlana, qui aurait dû hériter à sa place de la gestion d'un très confortable réseau de commerce pharmaceutique.

Mais peut-être Gueorguï ne connaissait-il pas la Hanse à ce point.

« Enfin ! Vous aviez parlé de quelque chose à grignoter...? »

L'éclair de contrariété qui avait paru sur ses traits au moment de décliner l'identité de Svetlana avait été rapidement effacé, et elle revêtait désormais une mine parfaitement gourmande.

« Sasha... »
« Mais quoi, à la fin ? C'est la vérité, ça aussi ! »





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Chef de l'Alliance V.A.R
le Mer 28 Fév - 17:18
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Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que l'improbable trio atteigne les quartiers du chef de V.A.R., évitant ainsi la gêne d'un trajet somme toute très silencieux.

« C'est la Russie ? »

La remarque avait fusé avant même que Gueorguï n'ait le temps de présenter les lieux - s'il y avait d'ailleurs quoi que ce soit à présenter, au vu de la taille modeste de ses quartiers personnels. Un sourire en coin éclaira son visage, son côté patriote refaisant surface en même temps que ses souvenirs d'un autre temps.

- C'est le drapeau de la Russie oui , répondit le vétéran avec un brin de nostalgie.

« La Russie n'existe plus » déclara à son tour Alexandra.

- ... un drapeau que beaucoup de jeunes ont oublié ici visiblement , acheva le vieux soldat, impassible.

Il observa la jeune femme s'installer dans le canapé avec un flegme somme toute très félin, et remarqua ses yeux se balader avec insistance sur tous les petits détails cachés de la décoration tassée du lieu. Il prit place dans son fauteuil tranquillement, s'installant confortablement sans quitter la nouvelle venue des yeux.

« C'est étonnant... Je ne sais pas à quoi je m'attendais, exactement. Peut-être à tout un attirail de guerre exposé sur un présentoir. Ou à un vrai bureau avec des piles de documents en équilibre instable. »

L'ancien stalker ne répondit pas, laissant la nouvelle venue se faire sa propre opinion sur le sujet. Il en profitait à la place pour l'étudier, et nota bien malgré lui qu'elle dégageait ce charme propre aux femmes capables du pire. Une assurance malsaine, et pourtant désagréablement séduisante. Rien ne transparaissait dans son regard, fixé dans les yeux presque rêveurs d'Alexandra, mais il l'étudiait sous toutes les coutures sans jamais montrer quoi que ce soit. Un fin sourire illumina le bord de ses lèvres, accompagné d'un haussement de sourcil inquisiteur :

« À moins que tout ceci soit situé dans la pièce à côté. »
« Sasha... » intervint la gamine.
« Je ne dis que la vérité ! Au cas où ça n'ai pas été fait, je vous présente Svetlana... »

Gueorguï saisit un regard entre les deux invitées, trop court pour en comprendre quoi que ce soit. Il y avait une complicité certaine entre ces deux-là, restait à savoir due à quoi...

« Nazarovna ».

Le vieux chef de l'Alliance n'était pas dupe, il aurait du saisir quelque chose en entendant ce nom de famille, au vu de la difficulté avec laquelle il avait été lâché. Mais il avait beau fouiller sa mémoire, rien ne venait... Qu'à cela ne tienne, il s'en occuperait plus tard. Il adressa un regard affable à la petite tête blonde, avant de revenir à Alexandra.

« Enfin ! Vous aviez parlé de quelque chose à grignoter...? »
« Sasha... »
« Mais quoi, à la fin ? C'est la vérité, ça aussi ! »

Un sourire sincère illumina le visage du vieux stalker l'espace d'un instant. C'était à croire que ce n'était pas la gamine qu'il fallait envoyer à la fabrique de thé, mais bien sa tutrice. Il acquiesça sans un mot, puis se leva lentement de son fauteuil. Par ce simple mouvement, il dévoila tout le poids des ans qui pesait sur ses épaules, tout comme la force tranquille qui continuait de l'habiter. Il n'était plus aussi vif qu'auparavant, mais il était tout aussi solide.

- Des biscuits qui viennent de la Hanse, oui, je ne saurais dire de quoi ils sont fait d'ailleurs... déclara-t-il alors, nous essayons de nous approprier une recette convenable pour diversifier la production de l'Alliance, mais ce n'est pas gagné...

Entendre le vieux soldat marqué par le temps et les blessures parler d'économie pouvait paraître choquant de prime abord, mais force était de constater qu'il donnait également l'impression de savoir de quoi il parlait. Il poursuivit :

- Nous manquons déjà de bras dans nos fabriques de thé, et pourtant nous sommes déjà bien nombreux ici... Sveta nous serait d'une grande aide ici, et je suis dans le regret de dire qu'elle n'aura pas vraiment le choix si vous décidez de rester au sein de l'Alliance.

Gueorguï sortit un paquet de biscuits ronds et plats, semblables à des galettes d'avoine, sans la composition, et les déposa sur la petite table en face du sofa. Il s'assit à son tour, prit un biscuit, et chercha une sorte de théière dans dans une commode à portée de son bras. Le chef de l'Alliance lâcha alors, d'un air si affable et inoffensif que cela en paraissait inconcevable pour un homme aussi bourru :

- D'ailleurs Svetochka, ma grande, tu veux bien aller nous chercher de l'eau chaude ? Le foyer n'est pas très loin d'ici, on est passés devant en venant ici, tu nous rendrais un grand service à Tata Sasha et à moi...

Les yeux du vétéran ne mirent pas longtemps à se durcir lorsque la gamine fut sortie, plongés aussitôt dans le regard de la jeune femme aux cheveux de jais :

- Alexandra Mikhaïlovna, j'imagine que vous n'êtes pas venue ici pour travailler dans nos fabriques de thé ?
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